Jour 2 – Nous sommes des êtres irrationnels

Première demi-journée officielle de confinement, puisque l’on avait jusqu’à midi pour s’organiser. On a vu essentiellement :

– Des gens faire des queues surréalistes jusqu’à l’extérieur des supermarchés, pour emporter ce qui n’avait pas été déjà dévalisé. Après le papier toilette et les pâtes, c’est sur la viande que tout le monde s’est jeté.

– Des gens fuir les villes pour aller retrouver leur famille ou leur résidence secondaire, dans des maisons, avec des jardins, de l’air.

– Des réfractaires qui persistent à penser que tout ça est très exagéré.

Sur les réseaux sociaux, entre amis, en famille, on condamne fermement ces comportements.

“Les parigots, qu’ils restent chez eux ! Ah le chant du coq et les bouseux, ça ne les dérange plus, maintenant ? Ils vont se contaminer les uns les autres et nous amener leur virus !”

“Et puisqu’on vous dit que les magasins resteront approvisionnés ! “

“Mais ducon, t’as pas compris qu’on pouvait tous être porteurs sains ?”

La pédagogie, ce n’est pas aussi facile que ça en l’air. Je suis bien placée pour le savoir. Ce n’est pas parce qu’on dit quelque chose que ça entraine automatiquement la réaction souhaitée. Il ne suffit pas d’arguments censés, de démonstrations logiques, voire de menaces de punition (la fameuse amende de 135 €), pour obtenir aussitôt qu’un groupe adopte l’attitude adéquate. Il faut beaucoup plus qu’une simple volonté pour contraindre l’ensemble d’un groupe – et à fortiori un groupe aussi grand que 67 millions de personnes – à se plier à des règles. En tous cas en France. N’importe quel professeur en a fait l’expérience fatigante, parce que chaque jour répétée. Finalement, le Français moyen serait assez semblable aux collégiens (lesquels, apprend-t-on dans un rapport récent sur le climat scolaire, concentrent près de 70 % des incivilités en établissements scolaires).

Mais au-delà de ce petit constat qu’il me plait de rappeler, ces comportements décriés montrent plusieurs choses :

1) D’abord, que nous sommes des êtres aussi irrationnels qu’instinctifs. On a beau parler de politique, bâtir des Notre-Dame et monter des start-up, ce qui prime, au pied du mur, ce sont les instincts primaires : être sûr d’avoir de quoi manger, être avec les siens, respirer, et, pour certains, braver le danger pour éviter d’être pris dans l’étau de l’angoisse. Avoir de quoi se torcher, aussi ; ça c’est très XXIe siècle ! Quelle différence avec un animal ? Aucune, si ce n’est qu’on peut en parler sur les réseaux sociaux. Et le PQ, donc. Voilà une belle leçon d’humilité.

2) Au 2e jour, on reste sur nos acquis sociaux : on critique l’Autre, on conspue son inconscience, sa bêtise, son arrogance, son égoïsme. Ceci si l’on ne fait pas partie des pillards d’hypermarchés, des citadins qui s’exilent, des incrédules qui s’estiment assez solides pour passer au travers des mailles du filet.
Mais si l’on a soi-même de quoi tapisser la basilique Saint Pierre avec des rouleaux de papier toilette et un stock de pâtes pour huit générations, c’est pareil : on critique ces inconscients qui feront moins les fiers, quand les routiers feront valoir leur droit de retrait et qu’il n’y aura plus rien dans les rayons ; on se gausse de tous ces trouillards qui gobent tout ce que racontent ces empaffés de politiques ; on s’énerve après ceux qui ne comprennent pas que vivre à trois enfermés dans 40 m2 pendant 6 semaines, ce n’est juste pas possible.
Chacun défend sa vision, son pré carré, sa propre nécessité, sans chercher à comprendre la réalité de l’Autre. Chacun raisonne avec sa propre grille de lecture, mais tout le monde persiste à croire qu’il n’y en aurait qu’une de bonne. On n’en est qu’au 2e jour, je gage que dans trois semaines, les choses auront beaucoup bougé à ce niveau-là. Ce que je trouve, pour ma part, très réjouissant.

3) Nous réagissons exactement comme si nous étions en guerre. Macron l’a martelé, hier soir à la télé. Chacun a pris ses dispositions pour vivre au mieux cette période où (presque) plus rien n’est comme avant. La vie est en suspens. Pour 7000 Français (nombre de cas confirmés en France le 17/03/20), elle tient même à un fil. Peu d’entre nous ont connu la guerre, la vraie, celle qui fait de chaque jour un point d’interrogation, peut-être le dernier. Nous sommes des privilégiés, depuis 75 ans. Cet épisode nous donnera peut-être la sagesse de mieux comprendre ce qui, ailleurs, se vit depuis de trop longues années. La compassion, c’est le début de l’entraide.

Mais ce que je veux noter, ce soir, c’est que d’ores et déjà la fraternité émerge de partout, couvrant le bruit des critiques et des craintes. On trouve le temps – enfin ! – d’appeler les gens qu’on aime ; les chaînes payantes deviennent gratuites, les soignants sont applaudis (il était temps ! C’est tous les soirs à 20h, à vos fenêtres, à partir d’aujourd’hui), on se soucie des SDF, on se réjouit des canaux de Venise redevenus clairs, on se surprend à regretter de ne pouvoir rendre visite à mémé…

Un nouveau monde est en train de naitre. Là, sous nos yeux. Fragile et incertain, mais beau comme un matin. Aidons-le à grandir, pour qu’après le virus, nous tracions de nouveaux chemins.

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