J 19 – La peur

Avec la pandémie est venue la peur dans les pays riches. Une peur inédite, nouvelle, animale. Celle que connaissent bien les migrants clandestins, les SDF du coin, les oubliés des confins. Peur de tomber malade, de n’avoir plus d’argent demain. Peur de perdre les siens.

La peur, c’est l’anticipation. C’est penser à quelque chose qui n’est pas encore arrivé et qui, s’il advenait, nous priverait de quelque chose auquel on tient.

Il y a deux sortes de peur : celle qui nous prévient d’un danger imminent – comme un brontosaure ou un malfaisant – et celle que l’on se fabrique en imaginant toutes sortes de choses.

Beaucoup aiment la déjouer en regardant des films d’horreur : s’y confronter sans rien risquer, c’est une façon de l’apprivoiser. Personnellement j’aime beaucoup les films catastrophe. C’est du même ordre : se mettre dans la peau du héros qui survit malgré le sol qui s’ouvre sans cesse sous ses pieds, c’est se donner à croire qu’on s’en sortira dans la réalité. Une sorte de préparation mentale à ce qui peut, croit-on, arriver.

Mais la réalité dépasse toujours la fiction. Pas un seul film catastrophe où le héros est un infirmier – et encore moins une infirmière. Pas un seul film catastrophe où l’humanité est confinée et hébétée devant Netflix. Il faut reconnaitre que ça manque un peu de panache et d’action.

Ainsi donc nous voici confrontés à la peur, et sans préparation. L’angoisse serre les ventres, l’inquiétude oppresse les cœurs. Aller chez le boulanger prend les allures d’une épopée. Et si demain le virus frappait les miens ?

Tenaillés par l’anxiété, déboussolés par l’avalanche de chiffres et de communiqués, on oublie d’en trier les données. 5 % seulement des malades sont en réanimation. 85 % des gens infectés ne subissent aucun risque de mortalité.

Mais voilà, dans nos sociétés, on a repoussé la mort aux oubliettes de l’homme pressé, et sa réapparition massive nous surprend comme des enfants. Les transhumanistes ont même tenté pendant des années de nous faire croire en une possible immortalité : en remplaçant notre chair, nos organes et nos nerfs endommagés par des machines sophistiquées. Comme si la technologie pouvait remplacer la vie !

Aujourd’hui nous voilà bien attrapés : mis à part les respirateurs, aucune machine ne peut nous aider. C’est une leçon qu’il ne faudra pas oublier.

Le Covid 19 a remis les pendules à l’heure, et le temps s’est presque arrêté.

Mais, comme dit l’adage, « la peur n’éloigne pas le danger ». Bien au contraire, elle affaiblit notre système immunitaire. C’est bel et bien prouvé. Avoir peur du virus, c’est lui offrir une porte d’entrée.

Avoir peur des conséquences ne nous permettra pas plus d’y échapper. Tous, nous pensons à l’après. D’aucuns pensent que ce sera pareil, en pire. D’autres espèrent des jours meilleurs. Aucun scénario ne peut être privilégié. La seule chose dont on est sûrs, c’est que demain est ce qu’on en aura fait.

Il n’y a pas de fatalité. Il y a des choix, au jour le jour. Si aujourd’hui je passe commande sur Amazon, demain je ne peux pas critiquer la faillite des petites entreprises, ni le chômage qu’il faut payer. Si je ne suis pas capable de me passer d’un colifichet, demain je ne pourrai pas me plaindre de manquer de moyens financiers. Si je choisis de ne pas voter, demain je ne peux pas râler contre les politiques menées. Si je choisis de ne pas aider, demain je n’aurai personne pour m’épauler. Et ainsi de suite.

Cette catastrophe planétaire, c’est une opportunité pour acquérir le sens des responsabilités. Être responsable, c’est faire des choix éclairés et les assumer. Aujourd’hui nous vivons comme des enfants : tout pour ma pomme, et je crie si je ne suis pas content !

Il faut avouer qu’on n’est pas aidés avec nos dirigeants. Quand Darmanin fait appel aux dons des particuliers pour l’hôpital, alors que son parti prône les restrictions budgétaires drastiques pour les services publics, c’est l’hôpital qui se fout de la charité – expression ô combien d’actualité !

Mais – comme je l’entends beaucoup sur les réseaux sociaux – attendre la fin du confinement pour partir en révolution ne résoudra rien : les CRS l’ont déjà maintes fois prouvé en manifestations. La seule révolution qui vaille est intérieure : et elle commence par vaincre nos peurs.

Nous sommes pétris de peurs diverses et variées : peur de ne pas être aimés, peur de manquer de sécurité, peur de ne pas se contrôler, peur de n’être pas à la hauteur, peur de se laisser aller, peur de souffrir, peur de mourir, et peur d’aimer.
Essayez d’imaginer, une seule seconde, ce que serait votre vie si vous n’aviez aucune de ces peurs.

Tout serait différent.

Et essayez d’imaginer, une seule seconde, une humanité qui n’aurait plus aucune peur. Aucune.

Sans doute ne serait-ce pas parfait, mais, la plupart du temps, nos pires actions viennent de nos terreurs.
C’est ce qu’on apprend auprès des enfants, quand on se donne la peine de les décrypter. Un enfant qui a peur de manquer d’amour (et l’amour se prouve plus qu’il ne se dit, par du temps, de l’attention, de la patience et du discernement, plutôt que par des présents), ou de sécurité, ou d’équité, devient un petit démon qui fait enrager ses parents. Or, un adulte n’est jamais qu’un enfant qui endosse l’habit de « grand ».

Lutter contre nos peurs, c’est transformer le plomb en or. Le héros qui sauve le monde, alors que la terre ne cesse de s’ouvrir sous ses pieds, n’y parvient qu’à ce prix : il oublie qu’il peut mourir, que les siens peuvent mourir, que ses blessures saignent et qu’il a son loyer à payer. Il fait ce qu’il a à faire, ce que son cœur lui dicte, ce qui lui semble primordial, sans se préoccuper de ce qu’en pensent les voisins ni de ses futures vacances à Saint-Martin.

Elle est là, la vie, qui bat en toi et te dicte ton destin. Elle est là pour te dire qu’il n’y a pas de brontosaure et que les malfaisants, on les fuit ou on les ignore. Elle te montre dans chaque fleur que tout est éphémère et malgré tout extraordinaire. Elle te réveille chaque matin pour te donner une chance d’avancer sur le chemin.

Ne plus avoir peur, c’est cesser d’imaginer le pire. Tout simplement.

Essayons, tous en chœur, d’imaginer le meilleur. Alors sans doute le « jour d’après » sera-t-il celui que nous espérons tous au fond de nos cœurs.

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