Jour 10 – Le temps et l’espace

« Afin de nous représenter un homme absolument libre, nous devons nous le représenter seul, hors de l’espace, hors du temps et hors de la dépendance des causes. »

Léon Tolstoï

Le temps s’étire et se répand, pour une partie d’entre nous. On ne lui court plus après, il est là, il nous attend. Même en télétravail, nous le voyons passer, bien plus qu’avant. C’est une occasion rare et précieuse.

Le temps des transports en moins, l’activité qui s’affaiblit après une première semaine de folie où il a fallu tout organiser et mettre en place ; arrive une sorte de répit. On s’installe en quarantaine comme en un pays à la fois lointain et familier : chez nous et aux confins de notre identité.

Devant ce temps présent, hier encore si fugace, certains sont paniqués. Qu’en faire ? Sans la ronde des obligations, sans sacrifier aux rites de consommation, sans sorties entre amis pour fuir d’intimes prisons, le temps semble parfois trop long.

D’autres au contraire savourent ce temps retrouvé, ce temps tant espéré. Ils vont à leur rythme, s’adonnent à leurs passions, profitent de ne pas être obligés de sans cesse se presser. Il reste encore trop de choses à faire : on se surprend presque à rêver que le confinement puisse durer. Parce qu’on peut enfin souffler.

Saturne, le maitre du temps, est aujourd’hui dans notre ciel. Rarement sa présence n’a été aussi visible, ni palpable. Quelle leçon vient-il nous donner ?

Hier ma plus jeune fille m’a dit cette chose étonnante : elle aimerait que rien ne redevienne comme avant. Elle adore le confinement. Tout simplement parce qu’elle peut se lever quand son corps ne réclame plus de sommeil, qu’elle passe ses journées auprès de ceux qu’elle aime – ses parents -, que sans école elle apprend tout autant, mais sans les cris, le bruit, ni la pression des grands. Elle ne se sent pas en vacances – puisqu’il faut travailler – mais souhaite une vie qui s’écoule ainsi, tranquillement. Ses amitiés pèsent peu dans la balance de ce bien-être retrouvé. Pour elle, la quarantaine est un doux moment.

Combien d’enfants, dans le monde, éprouvent-ils secrètement la joie de retrouver leurs parents ? Cela n’en dit-il pas long sur la folie collective qui s’est emparée de nos vies ?

Bientôt, dans quelques semaines, la parenthèse se refermera, et nous serons tous soulagés. Mais au fond, y a-t-il de quoi ? A quoi bon perdre sa vie à la gagner ?

Nos espaces se sont rétrécis et nous y avons gagné du temps (pour beaucoup d’entre nous, et il serait bon que chacun puisse en faire l’expérience, y compris pour se mettre à l’abri). Einstein l’avait compris – et brillamment démontré en formules compliquées – : plus l’espace est petit, plus le temps est long. Nous avons conquis la planète, l’avons sillonnée sur un rythme effréné, et y avons perdu ce qui fait notre intériorité : le temps. Nous avons agrandi notre espace, nous déplaçant en tous sens et à tous moments, de Tokyo à Paris et de Toronto à Capri, mais en chemin nous avons réduit ce qui donne du sens à nos vies : le temps.

Une amie très chère me disait ce soir qu’elle avait envie de mettre à profit ce temps-là pour répondre aux questions. Les questions que l’on se pose tous. A quoi sert ma vie ? Qu’allons-nous devenir ? Quelle vie vont avoir nos enfants ? N’est-il pas temps de tout changer ? Et comment ?

Dans nos espaces confinés, parfois dans la promiscuité et les intimités bafouées, il n’est pas toujours évident de respirer et de trouver la force de se questionner. Mais pour tous ceux qui, privilégiés, ont assez d’air et de silence pour s’émanciper de la fureur ambiante, le temps est venu d’apporter des réponses.
On a le temps de regarder ce que l’on est, ce que l’on a fait, chacun de notre côté et tous ensemble.

Faut-il vraiment que tout recommence comme avant ?

Passer sa vie à courir partout, à supporter des rythmes effrénés et des pressions démesurées pour simplement payer des factures ? Faut-il vraiment attendre l’usure pour apprécier une pluie d’été et un air de piano sous la lune ?
Que seraient nos enfants si nous cessions de les presser pour réussir leurs études, si nous leur permettions d’aller là où tout n’est pas rude ?

L’état d’urgence sanitaire permet désormais des semaines à 60 heures, et pendant ce temps-là des milliards sont de nouveau versés aux actionnaires. Quelle est la logique d’un monde où le travail rapporte moins qu’une naissance dans les hautes sphères ? Sommes-nous toujours au Moyen-Âge ? Mais les preux chevaliers ont disparu ; ne restent que les guerres.

De quoi avons-nous réellement besoin ? D’espace et de temps. Le temps d’explorer l’espace de nos vies, l’espace de savourer nos existences.

Au lieu de ça, nous courons comme des hamsters dans une roue, pour gagner de l’argent, cet argent qui nous donne le toit, le couvert et le divertissement. L’essentiel est monnayable contre notre énergie, notre intelligence et notre « temps de cerveau humain disponible » (Patrick Le Lay, PDG de Tf1, en 2004).

Et si nous arrêtions la roue ? Et si nous inventions un monde où l’essentiel est garanti à tous ? Resterait alors le temps de profiter de nos merveilleuses inventivités. En toute liberté.

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