Jour 14 – Et si on arrêtait de jouer au Monopoly ?

Voilà, ça va faire deux semaines demain. Le choc premier est passé, on commence presque à s’installer dans cette situation inédite et délirante. On prend notre attestation pour sortir le chien, pour faire les courses, pour aller chez le médecin. L’être humain a des capacités d’adaptation sidérantes.

A ce jour, on nous dit que près de 740 000 personnes sont infectées par le virus dans le monde. En France, on a passé la barre symbolique des 3000 morts. Les Etats-Unis sont désormais le pays comptant le plus de malades. Trump estime que, s’il y a environ cent mille morts aux USA, « il aura fait du bon boulot ». Quel commentaire faire sur tant de cynisme ?

Autour de moi les espoirs vont bon train. Le naufrage de l’hôpital, ça va forcément les réveiller ?! Ils vont bien réaliser qu’on ne peut pas continuer comme ça !

« Ils », les décideurs, les financiers, les banquiers, les types qui mangent au Siècle tous les mercredi et qui, en rigolant, parient sur les catastrophes à venir (ça s’appelle les « Cat bonds » et c’est un produit financier qui a rapporté 37 milliards de dollars aux fous du marché en 2019).

Je crois qu’il faut que je vous explique un truc. On parle de « l’être humain » comme s’il s’agissait d’une espèce monobloc, répondant à des invariants comme un lapin ou un cloporte. Mais cette dénomination est illusoire. Nos complexités ne sont pas des miroirs.

Toi, moi, nous, on est dans la réalité de la crasse, de la bave, du sang et des odeurs, du travail dans le bruit, la fatigue et la fureur. Eux, ceux qui décident de tout dans nos vies, vivent dans un univers parallèle. Ils ne savent pas ce qu’est un frigo vide, un métro bondé ou un enfant qui hurle d’anxiété. Ils n’accomplissent aucun des gestes qui font notre quotidien : ils ne conduisent pas, ne font pas à manger, ne vont pas au supermarché, ne cirent pas leurs souliers, ne passent pas le balai. Ils nous conçoivent comme une masse indistincte, une foule à peine humaine ; une variable d’ajustement et un levier pour leurs ambitions. Des points sur un graphique, des chiffres dans un tableau Excell. Ils ne foulent pas le même sol que nous : le leur est tapissé de rouge. Quand ils parlent, ce n’est pas pour s’exprimer, mais pour « communiquer ».

Et dans ce monde parallèle où l’argent aplatit tout, il ne reste qu’un enjeu : gagner la partie. Tous ensemble, ils jouent. Ils jouent avec nos peurs, avec nos vies. Ils jouent à qui sera le plus fort dans cet immense Monopoly.

Brigitte Macron, dans son palais, avoue souffrir du confinement (https://www.lepoint.fr/…/coronavirus-brigitte-macron-dit-vi…). Quelle indécence… Mais elle ne s’en rend sans doute pas compte, parce qu’imaginer les gens qui, à la fin du mois, n’auront plus un euro pour vivre, ça va bien au-delà de la fiction dont elle s’inspire.

Non, « ils » ne veut pas soudainement devenir philanthropes et redonner aux services publics les moyens de fonctionner correctement. Non, ni Trump, ni Boris Johnson, ni Merkel, ni Macron, ne seront touchés par la grâce d’une politique humaniste. L’espérer, c’est se fourvoyer, c’est croire aux contes de fée. L’idéologie ultra-libérale, c’est « marche ou crève ». Et qu’importe le nombre de ceux qui crèvent, c’est toujours ça de moins de retraités et de lits d’hôpitaux à payer !

Quand tu joues au Monopoly, tu ne cherches pas à épargner ton adversaire, quand bien même c’est ton père, ou ton meilleur ami. Tu veux gagner, et tu places des hôtels dans les meilleurs quartiers. Ta victoire, tu la dois à la banqueroute des autres. Et pendant quelques minutes ça te fait triper. Tu es le meilleur, bravo, quelle stratégie !

Le virus, c’est un aléa dans cette grande partie. Une carte « ne repassez pas par la case départ et ne touchez pas 2000 euros ». Un incident, tout au plus. Peut-être même que, pour certains, ça les excite.

Quand les pauvres de province sont montés à Paris, affublés de gilets jaunes, pour dire « maintenant ça suffit », « ils » les ont bombardés de grenades LBD. Quand les infirmières et les urgentistes ont défilé pour dire « maintenant ça suffit », « ils » les ont étouffés de gaz lacrymogènes. Quand les pompiers ont quémandé un peu de rab pour subsister, « ils » les ont frappés.
Et parce que, aujourd’hui, 3000 personnes sont mortes de ce maudit virus, vous pensez vraiment qu’ils vont soudain dire : « ok, fin de partie, ce jeu est débile » ? Bien sûr que non.

A la place, “ils” dérégulent encore plus. Les antennes 5G peuvent maintenant être déployées sans l’accord des maires. Vive les ordonnances ((n° 2020-320) ! Pas celles des médecins, celles des faquins. Mais de ça, « ils » ne parlent pas. « Ils » mettent en avant le fait que les chômeurs pourront voir leurs droits prorogés, que les entreprises toucheront une indemnité (1500 euros, quel pactole !).

Le droit du travail anéanti, les libertés estropiées (dans peu de temps, on surveillera tous vos déplacements via votre smartphone https://www.franceinter.fr/coronavirus-le-tracage-numerique…), tout ça n’est que billevesée puisque la Nation il faut sauver !

Pourtant, il faut avoir de l’espoir. Parce que c’est la seule chose qui nous maintient en vie dans ce monde de plus en plus pourri. Mais il ne faut pas se tromper d’espoir. Depuis plus de 30 ans, les politiques n’ont travaillé qu’à nous rendre plus esclaves, qu’à nous lobotomiser via la télé, qu’à nous aliéner en nous donnant pour seul horizon toujours plus de consommation. Et nous, bêtement, on est tombé dans le piège. On a manifesté pour notre pouvoir d’achat, on a célébré Hanouna, on a bataillé pour un écran plat.

Les solutions ne viendront pas d’en haut. C’est de la terre, du fumier et du bourbier, que s’élèveront les fleurs du renouveau.

La société est à réinventer. On a dépassé les clivages idéologiques. Devant la mort en masse, les compteurs sont à zéro. Que vas-tu faire, toi, demain, pour que cesse la souffrance de ton prochain ?

Il n’y a plus de communisme, de capitalisme, ni même de fascisme. Ou alors ils sont partout. Tous ces totalitarismes ont muté, comme le virus, pour s’agglomérer dans un grand Tout.
La seule véritable liberté qu’il nous reste, c’est celle de penser. Chose à laquelle on nous a tant déshabitués. La liberté d’inventer, de nous renouveler. Le changement ne viendra que de nous.

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