Jour 21 – Non aux algorithmes

Depuis que j’ai commencé cette chronique, je me dis souvent que je devrais faire des vidéos ; que les gens n’aiment plus lire, sauf si ç’est court comme un tweet. Moi, j’aime pas les tweet (à prononcer façon schtroumpf grognon). Les punchlines et les idées à l’emporte-pièce, c’est pas mon truc. J’aime la nuance, les explications, le déploiement de la pensée qui, pour être juste, a besoin – sauf exceptions – d’un minimum d’espace et de temps (on y revient sans cesse !). Les vidéos, c’est sympa, ça permet de dire beaucoup de choses aussi, c’est vivant, c’est dynamique. Mais pour en réussir une, il faut des jours et des jours de travail. Je n’en ai pas le temps. J’ai déjà un travail, et accessoirement beaucoup d’activités annexes (comme m’occuper convenablement de mes proches).


Pourquoi je vous dis ça ? Parce que je suis une espèce en voie de disparition et que, en tant que telle, je me sens proche des loups, des tigres et des dauphins, et plus généralement du tiers de la population animale connue qui ne sera bientôt plus là, si cette crise majeure ne nous sert pas de tremplin.

Ce que je vois défiler sur mon fil d’actualité facebook, c’est beaucoup de questions sur l’après. On entame la 4e semaine de confinement, on sent que les gens pensent surtout au bout du tunnel. On n’est plus dans la surprise, ni la sidération, ni même la panique. On est dans la critique (du gouvernement essentiellement) et dans l’espoir d’un basculement vers une vie plus en accord avec nos vrais besoins.

Facebook me propose des choses en rapport avec ce que je like, donc forcément je vois plus ce genre d’articles et de vidéos que de chatons mignons – même si j’aime beaucoup les chatons, comme tout le monde. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’il y en a plein, des articles de ce genre. Mais vraiment plein. En fait, il n’y en a jamais eu autant. On dirait que tout à coup c’est une explosion printanière d’espoirs en tous genres. Comme sur les arbres. C’est fantastique : comme beaucoup de gens n’ont rien d’autre à faire que penser, ils s’en donnent à cœur joie, et bizarrement ça tourne toujours autour du même truc : changer le monde.

Bon, il faut bien l’avouer, on a aussi des tombereaux de nouvelles alarmantes, évidemment : la peur est un excellent vecteur de consommation ; on l’endort bien – quoique toujours de manière temporaire – avec de bons petits plats, de nouveaux vêtements, le dernier jeu vidéo à la mode ou le rêve d’un grand voyage cet été. Pour que le modèle actuel fonctionne à plein régime, il faut absolument que les gens aient peur. C’est bien connu, quand on est heureux, on vit d’amour et d’eau fraîche, ce qui est très mauvais pour la croissance économique.

Par exemple on nous dit que le risque est fort d’une grosse crise alimentaire. Pas assez de bras (étrangers) dans les champs à cause de la fermeture des frontières, usines agro-alimentaires en manque de personnel, transports bloqués. Les « exploitants agricoles » – on ne dit plus paysans, comme si c’était une honte – français ne sont que 2 % à proposer des fruits et légumes. Oui, seulement 2 %. Une paille. Les autres produisent des céréales et font de l’élevage. On ne manquera donc ni de viande ni de pain. Le cholestérol a de beaux jours devant lui… Pas de quoi paniquer, donc. Pourtant, dans la plupart des supermarchés, de nombreux rayons sont vides. Pas seulement les pâtes et le PQ ! La charcuterie, les sucreries, les boîtes de conserve… tout le monde semble faire des stocks. Parce que Macron a dit « nous sommes en guerre ».

Il y aurait une autre façon de voir les choses, et c’est ce que disent en substance les articles évoqués plus haut. Partager les biens communs, comme l’eau (au lieu de la privatiser), la nourriture, la culture et l’éducation, les transports (non polluants) et les logements…

J’en vois déjà se récrier : communiste ! Le communisme a échoué parce qu’il a été mené de manière totalitaire. Mais l’idée de base n’était peut-être pas si mauvaise ? On me rétorquera : pas question de bosser et de me faire suer pour que d’autres en profitent sans rien faire ! ça se défend, comme argument. C’est vrai qu’il y a des paresseux. Mais sont-ils majoritaires ?

Le vrai problème, c’est que personne n’a bien cerné la nature humaine. Les gens de gauche tablent sur une « éducabilité » de l’humain, sur le fait qu’il peut devenir bon et juste et loyal à condition qu’on lui donne sa chance (l’école gratuite, le chômage, les allocations, la sécurité sociale, etc). Les gens de droite pensent que l’humanité se divisent grosso modo en deux clans : ceux qui bossent, et ceux qui profitent des premiers, les parasites. La croyance est que ceux qui ont de l’argent l’ont bien mérité, parce qu’ils ont bossé dur. Et que les pauvres n’ont pas fait les efforts requis, tant pis pour eux.

A notre époque, ceux qui profitent le plus du boulot des autres, ce ne sont pas les pauvres, mais les actionnaires et les financiers. Et ça donne un peu à réfléchir, quand même.
Mais ce que les uns et les autres oublient de prendre en compte dans l’équation, c’est qu’un humain n’est pas une théorie : il n’est pas forcément éducable (même avec toutes les conditions réunies), et il n’est pas forcément un parasite s’il n’aime pas se lever le matin. Un être humain est quelque chose qui évolue au fil du temps et des expériences. Le parasite d’aujourd’hui sera peut-être l’abbé Pierre de demain, et le vaillant chef d’entreprise sera peut-être le SDF de demain.
Quant aux centristes, ils tablent sur un moit-moit, un peu de libéralisme et un peu de social, ce qui a le don d’énerver les chefs d’entreprise aussi bien que les SDF.

C’est pourquoi, d’une certaine manière, il est totalement vain de fonder tout notre monde sur la politique, qui se fait à base de théories (communistes, socialistes, capitalistes, libérales, anarchistes, fascistes, etc). Nous ne sommes pas des théories, mais des êtres vivants, qui fonctionnons à la fois en groupe et individuellement. On ne peut pas tabler sur une idéologie pour gouverner, parce que c’est forcément voué à l’échec : la diversité humaine est telle que pour satisfaire Jacques, il faut obligatoirement bâillonner Paul, et s’arranger pour que Pierre n’y comprenne rien. C’est ce qui a toujours prévalu jusqu’à maintenant.

On serait tenté de chercher le dénominateur commun de ce qui fait le bonheur de chacun, afin d’œuvrer en ce sens. On a longtemps cru que ce point commun était le confort (avoir une maison, de quoi manger, une certaine sécurité, et, cerise sur le gâteau : des loisirs). Force est de constater qu’on s’est trompé : cela ne suffit pas. Les ventes d’anti-dépresseurs et autres pilules du bonheur – sans parler de l’alcool et des drogues – montrent assez que nos sociétés sophistiquées ont échoué dans cette quête du bonheur.

Si ce n’est pas le confort, alors qu’est-ce que ça peut être ?

C’est ce sur quoi nous sommes invités à réfléchir en ce moment. Et si on réfléchit bien, on se rend compte que le bonheur est affaire de circonstances : aujourd’hui, le bonheur, ça pourrait être de partir en vacances ou simplement de ne pas craindre la police, de rester en bonne santé ou de vivre sur une planète saine et bienfaitrice.

L’étape suivante, c’est donc de nous libérer des idéologies pour réinvestir le sens du vivant : quelque chose de mouvant, d’imprévisible, de créatif, d’évolutif.

C’est tout un monde à repenser, d’une manière inverse aux algorithmes.
Saurons-nous relever ce défi ?

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