Jour 7 – La réalité dépasse toujours la fiction

Premier weekend de confinement. La litanie des chiffres s’égrène, encore et encore. 91 000 verbalisations depuis mardi, plus de 12 millions d’euros. Une pétition circule pour que cet argent revienne aux soignants. Ce serait beau.

Une carte de France avec le nombre de cas dans chaque région. New York et la Californie à l’arrêt. Des messages privés alarmants, émanant d’infirmières. Des témoignages glaçants. Et des blagues, aussi. Beaucoup d’humour qui circule sur les réseaux sociaux. « Faire rire, c’est faire oublier », disait Victor Hugo.

On ne sait que penser, partagés entre l’incrédulité et la terreur.

Les inégalités se creusent. Des familles qui n’ont qu’un seul ordinateur pour quatre, ou cinq, menacent d’imploser. Enfants et parents doivent s’y connecter, pour travailler. Le numérique est partout, à la fois salvateur et omnipotent. Tous derrière nos machines, reliés les uns les autres par des millions de kilomètres de câbles, comme un gigantesque cordon ombilical.

Chacun essaye de préserver une part de normalité dans sa vie bouleversée. On s’astreint à des horaires, on s’habille, on nettoie, on travaille, on cuisine, on maintient une organisation. On s’accroche à ces bouts de réalité encore inviolés, petits radeaux dans notre océan de perplexité.

Plus rien ne sera jamais comme avant. On le sait, on le sent.

Pourtant, l’humanité n’en est pas à sa première pandémie. 1918-19, la grippe espagnole, entre 50 et 100 millions de morts. Mais c’est la toute première fois que la quarantaine s’exerce au niveau international. Du jamais vu. Les rares photos des places parisiennes désertes sèment l’effroi, peut-être même plus que le risque de contagion. Ce weekend, un milliard de personnes, dans trente pays, étaient confinées.

Parmi ce milliard, beaucoup avaient un événement particulier à honorer. Un anniversaire, la commémoration de la disparition d’un être cher, un mariage, un enterrement. Ces événements qui, d’habitude, nous rassemblent et nous renforcent, par la cohésion qu’ils suscitent, ont eu aujourd’hui le goût vicié de la solitude. Quelque chose est brisé.
Voilà que prend tout son sens l’isolement, malgré les réseaux sociaux, les divertissements numériques et les coups de fil/ de Skype qu’on multiplie.

Pour tous ces gens qui n’ont pu fêter dans la joie ou l’amitié ce recueillement tant espéré, j’aimerais qu’on ait tous une pensée.

Mais cette pensée, douce, réconfortante, subtile et fraternelle, va aussi à toutes les personnes seules qui, sans virus et sans confinement, vivent depuis trop longtemps dans l’indifférence et l’absence. Tous ces gens qui, seuls dans leur appartement, n’ont habituellement pour seul contact humain que celui du commerçant, de l’auxiliaire de vie, du facteur et du démarcheur. La solitude, l’isolement, ce n’est pas qu’en temps de pandémie, pour trop d’entre nous. Cette réalité-là prend, aujourd’hui, un sens différent.

Je pense aussi à toutes nos personnes âgées, dans leur Ehpad ou leur « résidence sénior » qui, déjà diminuées, n’avaient pour réconfort que l’espoir d’une visite, de temps en temps, et une belote ou un bridge pour oublier l’imminence de la mort. Les voilà recluses, prisonnières de leur âge, sans béquilles numériques pour supporter le vide fatidique.

Au 7e jour la réalité perd ses contours. On a l’impression d’être dans un film. Ce qui hier, constituait la normalité (sortir de chez soi, aller travailler) est devenu horizon flou.

Le monde, à travers un écran, prend les atours de la fiction. On n’y croit pas vraiment. On a beau savoir, on ne perçoit pas dans notre chair, dans notre sang. Les soignants désespérés, les travailleurs « du dehors » inquiets, les subversifs verbalisés, tout ça semble le grondement lointain d’un monde qui, déjà, n’est plus vraiment le nôtre.

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