La faim du monde – Episode 1

Aurelle

Je me souviens parfaitement du jour où tout ça a commencé. C’était le 31 août de l’année dernière. Je faisais ma pré-rentrée, comme chaque année depuis 35 ans. J’y était allée en trainant des pieds : l’air était doux, les vacances avaient été chaotiques, et je n’étais pas en forme.

La matinée avait commencé comme d’habitude : le chef d’établissement avait égrené des chiffres pendant plus d’une heure, en commentant son document Powerpoint. Ecarts de nos résultats aux examens du brevet et du bac par rapport aux moyennes académiques et nationales, taux d’élèves boursiers en hausse, taux de réussite de nos ex troisièmes lors du passage en Première, etc. Cette litanie aurait pu me bercer et me permettre de poursuivre ma nuit incognito, mais ma collègue Marie me cassait les pieds. Elle était déjà sur les chapeaux de roue, avec tout un tas de projets en tête, auxquels elle voulait ab-so-lu-ment que je participe. Six semaines que je ne l’avais pas vue, et déjà elle me fatiguait.

Une fois tous les chiffres égrenés, le chef passa en revue les nouveaux collègues. Il n’y avait pas de quoi frétiller. Le nouveau de SVT avait l’air aussi dynamique qu’un croque-mort sous anxiolytiques ; la nouvelle d’anglais semblait être à deux ans de la retraite (à 67 ans), et la contractuelle de maths était déjà jaune de trouille – à moins que ce ne fut le petit déjeuner qui ne passait pas. Seule la collègue d’Histoire suggérait un état neuronal correct : elle eut le bon goût de se présenter par une blague. Sur mon post-it mental, j’inscrivis : à vérifier. Elle se prénommait Karima et avait, comme moi, au moins quinze kilos de trop.

Vinrent ensuite quelques considérations inutiles sur notre mission commune, quelques coups de brosse à reluire -clamant à quel point on était une équipe formidable – censés nous faire avaler les mêmes sempiternelles couleuvres -, deux ou trois réflexions profondes sur le sens de la énième réforme en cours, puis nous fûmes libérés. Il était déjà 11h45, je n’avais plus de vies sur mon jeu préféré – un Update de Sandy Crash – et j’avais très envie de fumer.

Dans le recoin réservé aux toxicos dans mon genre, je retrouvai Philippe, le vieux prof de maths acariâtre qui regardait les résultats sportifs en continu sur son téléphone, ainsi qu’Eddy, un adorable prof de musique complètement déconnecté depuis au moins dix ans. Ce n’était pas officiel, mais j’étais sa seule source d’actus. Sevré pendant nos six semaines de vacances, il était encore plus à l’ouest que d’habitude, et ne savait rien de tout ce qui s’était passé. J’entrepris donc de lui raconter les événements majeurs de l’été, en reprenant là où je m’étais arrêtée.

Tu te souviens que, suite aux dernières élections, on est officiellement sous un régime d’extrême droite ? Donc tu ne seras pas étonné d’apprendre que cet été une rafle de grande ampleur a eu lieu dans toutes les banlieues « sensibles ». On parle de 6 à 7000 musulmans renvoyés dans leur pays « d’origine », mais ce ne sont là que les chiffres officiels… Certains pensent qu’il s’agit plutôt du double. Bon, pas de quoi casser trois pattes à un canard non plus, on est loin des centaines de milliers redoutés. Mais il faut avouer qu’ils n’ont pas perdu de temps. A côté de ça, plusieurs lois sont passées, dont celle de l’interdiction de manifester, mais aussi celle qui concerne les femmes au foyer : une prime assez substantielle est prévue pour les époux des femmes qui resteraient chez elles à s’occuper des gosses et du ménage. Machin chose, qui a proposé la loi, assure que cela permettra de faire baisser le chômage de manière significative, tout en restaurant une bonne éducation pour les enfants. Quand on y pense, c’est assez marrant : ce gouvernement vire les musulmans mais applique leurs préceptes. Bref.

Sinon, aux Etats-Unis, la côte Ouest est en alerte : après toutes les méga-tempêtes de l’an passé, le réveil du Yellowstone semble imminent. Toute la Silicon Valley a déménagé dans le Wyoming. San Francisco se vide, Los Angeles aussi. C’est la ruée sur les Etats du centre du pays et, dans une moindre mesure, vers l’Asie. Il parait qu’en Afrique les Américains se font refouler. La Russie a annexé la Syrie, avec le consentement de Bachar El Assad. Il fallait s’en douter après la guerre éclair en Irak. Du coup la Turquie flippe un max, et pleure auprès de Bruxelles pour obtenir des troupes. Elle menace aussi de balancer en Europe tous les réfugiés syriens, lybiens et autres qu’elle garde depuis des années dans des camps, comme elle l’avait déjà fait en 2020, et on se souvient du résultat… Mais le Parlement européen ne veut rien savoir : on ne mélange pas les torchons et les serviettes. Les commentateurs disent que de toutes façons les réfugiés vont pouvoir retourner chez eux, maintenant que Moscou veille sur le Moyen-Orient. Donc c’est chaud pour Erdogan, qui se fait courtiser par Israël, comme s’il n’avait pas assez de souci. Le nouveau – mince j’ai oublié son nom– président veut faire alliance avec Erdogan pour contrer les Russes.  Mais personne n’y croit. Quoi d’autre ? Ah oui, les Maldives n’existent plus, elles sont passées sous le niveau de la mer. C’est con, j’aurais adoré y aller un jour. Mais ça, je crois que tu savais, ça avait été annoncé avant juillet.

Eddy m’interrompit :

Et sinon, des bonnes nouvelles quand même ?

Heu… attends, je réfléchis… Oui ! La taxe de redevance télé a été annulée. Elle est remplacée par une taxe sur les smartphones. Bon, ok, toi tu t’en fous, et pour la majorité des gens c’est une non-nouvelle, mais je ne trouve pas mieux…

Philippe vint à ma rescousse :

Ma facture de chauffage a été divisée par deux. Et les voitures autonomes sont en vente chez Renault et Nissan. Je viens de m’en payer une. C’est vraiment super, plus besoin de se concentrer, je checke mes mails en venant au lycée maintenant.

Eddy avait l’air dubitatif. Lui qui, depuis longtemps, vivait une vraie vie d’écolo, avait abandonné la voiture et le smartphone la même année. Il avait revendu sa télé et son ordinateur, et faisait tous ses déplacements à vélo. Il cultivait ses légumes, était devenu végétarien, et n’achetait ses livres qu’en occasion. Mais il passait pour un fou auprès de la plupart des gens. Pour venir au lycée, il se levait à cinq heures du matin : les 20 kilomètres à parcourir étaient rudes, dans cette vallée de la Dordogne. Quand la pluie était trop drue, en hiver, il consentait parfois à faire du co-voiturage. Mais rien n’aurait pu le convaincre de s’épargner ces efforts, tant il était obnubilé par la sauvegarde de la planète. Son seul luxe – avec les cigarettes roulées – était la musique, dont il était resté un fervent défenseur, malgré son coût énergétique. Il ne se rendait plus aux concerts (devenus essentiellement acoustiques depuis la fermeture de plusieurs centrales nucléaires), mais continuait à écouter d’antiques CD sur sa chaine Hi-Fi, tout en se flagellant de cette gabegie électrique.

J’avais beaucoup d’affection pour Eddy, qui mettait ses convictions en pratique et gardait un œil lumineux sur le monde, tandis que moi j’avais de plus en plus tendance à sombrer dans le défaitisme et l’amertume. Je n’avais pas son courage, son audace, ni sa candeur. Je ne me sentais pas capable de renoncer au confort de mes radiateurs – lui se chauffait au bois, et peu – ni au flot ininterrompu de drames qui s’écoulait chaque jour dans mon smartphone. D’une certaine manière, voir le monde s’écrouler me permettait de me sentir vivante, de profiter au mieux de ma petite existence encore relativement épargnée, de guetter l’espoir d’une résurrection possible. Eddy s’était volontairement coupé de ce fleuve nauséabond, certain que l’info était hautement trafiquée, et avait renoué avec la simplicité d’une existence quasiment pastorale. J’aurais voulu l’imiter, car je sentais bien qu’il y trouvait la sérénité qui me manquait, mais j’étais trop ramollie, de corps et d’esprit, pour m’y astreindre. Les effluves du buffet nous rappelèrent à l’intérieur du lycée.

Les quelques 70 enseignants se ruèrent sur les « petits fours » et la mauvaise sangria. Ils échangeaient sur leur nouvel emploi du temps, leurs séjours en famille durant l’été, la mention au bac de leurs enfants, leurs heures supplémentaires trop nombreuses, leurs tentatives pour perdre du poids, leur crainte de retrouver tel ou tel élève particulièrement pénible… Mais pas un mot sur ce qui aurait pourtant dû être au centre des conversations : la probabilité très forte d’un anéantissement imminent.

En effet, entre la guerre mondiale qui se profilait de manière de plus en plus précise, les catastrophes naturelles dont le rythme s’accélérait frénétiquement, et la pénurie d’eau qui nous empêchait depuis trois ans déjà de remplir nos piscines et de laver nos voitures, il était clair que le meilleur n’était pas à venir. D’ailleurs, le traditionnel buffet de pré-rentrée en donnait des signes patents : hormis la sangria – sans fruits -, il n’y avait rien à boire, et la variété des amuse-gueules, autrefois si saluée, avait fait place à un seul plateau de mini-pizzas, entouré de pauvres saladiers de chips. Etais-je la seule à me rendre compte que quelque chose ne tournait pas rond ? Les uns et les autres devisaient gaiement comme si de rien n’était, comme si cette mascarade de buffet était tout à fait commune, comme si nous ne crevions pas de chaud depuis des mois, comme si le kilo de haricots verts n’avait pas atteint les 20 euros.

Pis encore, tous faisaient comme s’ils allaient pouvoir continuer à enseigner, alors que, depuis la prise de pouvoir de Xavier Maréchol, c’était devenu en quelque sorte hors sujet. Il n’était pas possible d’en parler ouvertement, sous peine de mise à pied pour « rébellion », mais nous maitrisions tous suffisamment l’art du sous-entendu pour pouvoir l’évoquer. Et rien. Rien sur la réforme des programmes, passée durant l’été, qui avait balayé tous les auteurs autrefois si respectés. Hugo, Verlaine, Voltaire, à la poubelle ! Place à Maurras, à Claude Farrère, à Drieu la Rochelle, à Brasillach et, dans une moindre mesure, à Chateaubriand et Céline. Mes collègues de sciences en étaient aussi pour leurs frais : on n’étudiait plus, désormais, l’univers et le système solaire en physique chimie, mais seulement la physique du corps humain (mouvements, pression, chimie des molécules du corps humain), glorifié à outrance dans ses performances. Idem en SVT : les notions liées au corps humain (perceptions notamment) étaient sauvegardées, de même que celles concernant l’agriculture ou l’alimentation saine, mais toute notion de sexualité avait disparu. En géographie, les lycéens devaient à nouveau connaitre tous les fleuves et rivières français, ainsi que leurs affluents, et le moindre massif rocheux, mais rien sur les autres pays du monde, à l’exception notable de l’Allemagne, de l’Autriche, de la Hongrie et du Brésil. En Histoire, on faisait l’impasse sur la Renaissance et le XVIIIe siècle, pour s’attarder très longuement sur le suivant. L’Antiquité était à l’honneur pendant toute l’année de seconde, y compris en EPS où des Olympiades devaient être organisées dans tous les établissements. Mais ce qui était surtout gênant, outre la disparition d’un certain nombre de figures intellectuelles majeures, c’étaient les préconisations pédagogiques. Il s’agissait non plus de former des « citoyens éclairés », mais des « travailleurs dévoués à leur patrie ». C’était écrit noir sur blanc. Notre objectif officiel était donc maintenant de pulvériser dans l’œuf la moindre tentative de réflexion critique, au profit de récitations policées de chapitres entiers, sensés « vivifier les jeunes esprits par des pensées légitimes et grandioses ». L’analyse de documents était devenue obsolète, et tout ce que nos élèves devaient faire, c’était s’acharner à retenir par cœur la totalité de ce qu’on leur faisait copier dans leurs cahiers. Le côté positif, c’était que l’autorité professorale avait été restaurée à grands coups d’heures de colle, dégainées au moindre faux pas, et diligentées le weekend. Dans les classes, ça ne mouftait pas.

Depuis la disparition du collège et le grand réaménagement de « L’Unification », les enfants de trois ans et les grands dadais de 17 ans se côtoyaient dans des établissements géants qui ressemblaient de plus en plus à des prisons, avec caméras de surveillance partout (y compris dans les salles de classe). Les cours de récréation avaient été remplacées par des salles informatiques, où les mômes pouvaient s’adonner à leurs divertissements préférés : tchat, jeux vidéo, ERV (expériences en réalité virtuelle). Cela avait permis de supprimer beaucoup d’emplois de surveillants, et les profs avaient été mis à contribution pour veiller à ce que ces chers bambins ne cassent pas les machines pendant les pauses. Ce grand chantier éducatif avait permis de créer plusieurs dizaines de milliers d’emplois dans le bâtiment durant une décennie, et tout le monde avait applaudi à la baisse de la courbe du chômage. Mais la restructuration était terminée, et les ouvriers soudanais ou roumains erraient désormais comme les autres dans les couloirs des Maisons de l’emploi.

Pour ma part, je n’y avais pas vu une révolution. Je continuais à enseigner à des adolescents de la 6e à la 3e, effectuant de temps à autre un remplacement obligatoire (en cas d’absence d’un collègue) dans ce qu’on appelait autrefois le primaire ou le secondaire supérieur, c’est-à-dire le lycée. Maintenant tous les élèves étaient au lycée. Il n’y avait plus qu’un directeur par établissement, secondé par deux adjoints, et par les profs. Notre charge administrative s’était considérablement alourdie, mais comme je n’avais plus de copies à corriger (toutes les évaluations se faisant en classe et sur ordinateur, analysées par un algorithme), je travaillais finalement moins qu’avant, malgré le passage officiel au 35 heures de présence dans l’établissement.

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