Jour 18 – 3 avril 2020 – « Nous sommes en guerre » Ah oui, vraiment ?

Ces derniers jours ont été difficiles. Au terme de la troisième semaine de confinement, les tensions montent en puissance. Se détacher des sempiternelles mauvaises nouvelles devient vital pour contrer l’anxiété, cette petite bête qui monte, qui monte, et qui ne fait pas rire.

J’ai pourtant consulté les infos une fois par jour. J’ai appris que le million de malades du Covid 19 dans le monde était atteint, que les USA était le nouvel épicentre de l’épidémie, que les pays se faisaient une guerre commerciale à propos des masques : une partie de ceux commandés par la France à la Chine ont été rachetés sur le tarmac de l’aéroport par des yankees dégainant des liasses de dollars. Toujours plus forts, ces yankees, quand il s’agit d’emporter la mise. A la guerre comme à la guerre ! pourraient s’exclamer de concert Trump et Macron.

Au début, cette rhétorique de la guerre me semblait absurde. Lutter contre une maladie ce n’est pas « être au front » : les soignants ne cherchent pas à ôter des vies pour gagner un territoire, mais à en sauver. Le Larousse est très clair sur la signification du mot « guerre » : lutte armée entre Etats ; lutte entre des groupes, entre des pays, entre des personnes ; hostilité. Rien à voir avec la « solidarité nationale » invoquée. De plus, considérer un virus comme un ennemi, c’est considérer que le vivant est un adversaire, ce qui revient à déclarer que nous sommes en guerre contre nous-même et contre l’univers. Absurde, donc.

Mais finalement, il semblerait que les Présidents aient eu raison d’employer cette métaphore, et pas seulement parce que la vie de tout un chacun est bouleversée comme lors d’un événement aussi majeur qu’une guerre ; avec l’implosion du système économique et social, on assiste, comme en temps de guerre, à la mise en lumière du pire et du meilleur chez chacun. L’événement global qui nous enserre est un catalyseur. Pleins phares sur nos profondeurs, celles qu’habituellement on dissimule ou retient grâce à – ou à cause de – la ronde infernale des jours trop pleins.

C’est ainsi que des infirmières deviennent persona non grata dans leur immeuble : on les applaudit au balcon, mais on craint leur possible contagion. C’est ainsi que des enfants meurent – encore plus vite – sous les coups de leurs parents toxiques. C’est ainsi que des entreprises textiles reconverties à la va vite en usines à masques deviennent la cible de cambrioleurs avides de marché noir, ou que Larry Fink (de la multinationale Blackrock dont on a tant entendu parler au moment de la réforme des retraites) voit dans cette pandémie « des opportunités sur les marchés » [financiers]. C’est ainsi que le préfet Lallement accuse les mourants de ne pas avoir respecté le confinement.  Et c’est ainsi qu’un chercheur et un médecin évoquent, sur LCI, la possibilité de tester le futur vaccin sur les Africains.

Les digues s’effondrent peu à peu. Les barrières mentales qui, d’habitude, dans le confort des certitudes, permettent de sauver les apparences et de prendre un peu d’altitude, vacillent désormais et dévoilent nos turpitudes. Les nerfs tendus, beaucoup ne se mesurent plus.

Mais il n’y a pas que le pire, dans une guerre. Il y a aussi une partie de la population qui se révèle lumineuse à cette occasion. Des entreprises, petites ou grandes, font des dons en argent ou en matériel ; des élus remettent leur blouse blanche pour prêter main forte aux soignants ; des individus lambda se lancent soudain dans le bénévolat ; des centaines de milliers d’euros sont récoltés sur un site de cagnotte en ligne pour l’achat de masques, gants et autres articles d’urgence ; dans une cage d’escalier, une femme en interpelle une autre pour vérifier qu’elle est bien aide-soignante, puis lui apporte les accras qu’elle vient de préparer ; des milliers d’enseignants affrontent chaque jour le risque de contagion, sans protection et sans ciller, en restant enfermés dans des salles de classe avec les enfants de soignants et de gendarmes ou policiers (d’ici quelques jours) ; des particuliers offrent – temporairement – leur logement aux soignants…

L’humaine diversité bat son plein, chacun choisit son camp. Entre ceux qui grossissent les rangs des héros anonymes et ceux qui choisissent une autre doctrine, le « ventre mou » de l’entre-deux passe son temps en cuisine. « Attention aux kilos en trop » nous prévient-on à grands renforts de conseils en vidéo. Comme si nos apparences pouvaient encore avoir de l’importance à l’heure où les vieux meurent dans le silence.

Les 6600 personnes actuellement en réanimation dans nos hôpitaux – pour cause de Covid 19 – et les 6500 morts du virus – en France – se soucient-ils encore de leur allure ? Qu’est-ce qui a vraiment du sens ? Une beauté sur Instagram ou l’intelligence ?

S’il y a une guerre à gagner, c’est celle contre notre déclin et notre ambivalence.

One thought on “Jour 18 – 3 avril 2020 – « Nous sommes en guerre » Ah oui, vraiment ?

  • 9 April 2020 at 6 h 23 min
    Permalink

    Ton analyse est pertinente. Nous aurons effectivement des belles et de mauvaises “surprises” pour l’après… C’est stimulant et angoissant à la fois. Je vais reprendre la méditation….

    Reply

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

error

Vous aimez cet article ? Faites-le savoir !