Jour 25 – 10 avril 2020 – Le jugement dernier

Parmi toutes les théories qui fleurissent sur la toile – l’époque est aux floraisons – en lien avec l’extraordinaire période que nous vivons, que ce soit pour en expliquer les causes ou en prévoir les effets, il en est certaines qui font référence à l’Apocalypse. Entre les incendies qui ont dévasté l’Australie en janvier, les milliards de criquets qui dévorent une partie de l’Afrique, les craintes d’un nouveau nuage radioactif du fait d’incendies géants près de Tchernobyl, et bien entendu la pandémie, il est vrai que le tableau mondial est plutôt noir. Ceux que l’on appelle les millénaristes (qu’on retrouve au sein des trois grandes religions monothéistes), au sens propre ou par extension, prédisent depuis plusieurs décennies une période de calamités, suivie d’une sorte d’âge d’or, où tout serait parfait : paix, abondance, joie et fraternité. L’Apocalypse selon St Jean est le plus connu de ces récits en nos contrées, mais il faut savoir que les Rastafari ou les témoins de Jéhovah font partie de cette mouvance.

D’un point de vue strictement logique et factuel, les millénaristes ne peuvent qu’avoir raison : d’abord, parce que l’Histoire nous a amplement démontré que l’histoire de l’humanité était sans cesse ponctuée de périodes terribles et meurtrières, suivies de périodes d’accalmie où les gens essayent de rebâtir en évitant les mêmes erreurs – on sait que ça ne fonctionne pas bien. Ensuite parce que tout ce qui est vivant suit une courbe immuable : une lente progression constellée de dangers et de difficultés, un sommet qui dure quelques années (davantage pour les arbres, moins pour les fleurs), puis un inévitable déclin qui mène à la mort, à la disparition. La règle vaut pour une montagne, un animal, un végétal, un être humain, une civilisation, une planète… et même une idée.

Si les millénaristes ont rencontré un succès grandissant depuis trente ans en Europe, c’est bien parce qu’après les Trente Glorieuse ne pouvait s’ensuivre qu’un déclin ; plus largement, le capitalisme et la démocratie comme d’autres modes d’organisation (féodalisme, monarchisme, colonialisme, etc.) étaient voués à disparaitre à plus ou moins long terme. Rien ne dure jamais. Même si on n’est pas érudit en Histoire, l’inconscient collectif a retenu que chaque fois qu’un système s’écroulait, ça se passait mal. Là, il se trouve que le capitalisme est en bout de course (même si ses derniers hoquets peuvent durer encore quelques années), et que son mode de fonctionnement a engendré des effets plus gigantesques que d’habitude, notamment par son impact sur les écosystèmes. Il n’est donc pas étonnant que les calamités naturelles (incendies, criquets, pandémie) accompagnent son agonie.

Passé cette période très difficile, il est donc évident que les lignes auront bougé et que, à moyen terme, une autre organisation de nos sociétés prévaudra. On l’espère forcément conforme à nos désirs (paix, fraternité, abondance, joie). Imaginer le pire, un scénario à la Mad Max par exemple, c’est nous ôter toute force vive, nous mettre un pied dans la tombe car, comme on le sait, plus que tout c’est l’espoir qui fait vivre.

Le hic, c’est que la manière de parvenir à cette société « parfaite » divise fortement non seulement les décideurs, mais aussi les électeurs. Mettre tout le monde d’accord sur une vision unique semble relever de l’impossible. Surtout en France, où nous sommes des râleurs patentés ! La montée des « populismes », comme on dit pudiquement pour désigner les totalitarismes, révèle que beaucoup sont tentés par l’autoritarisme : puisqu’on ne peut pas mettre tout le monde d’accord, hé bien, décidons une bonne fois pour toute de ce qui est bon et appliquons-le sans tenir compte des opposants (en les réduisant au silence d’une manière ou d’une autre). C’est ce que fait un « bon père de famille » qui se fait obéir, un « bon prof » qui « tient sa classe », un « bon leader » qui fait taire les oppositions. N’est-ce paaaaas ?

Et c’est là que j’en reviens aux millénaristes et autres apôtres de la fin du monde. Tous ont en ligne de mire le « jugement dernier » :

  • « Oui, il arrive implacable, le jour du Seigneur, jour d’emportement et de violente colère, qui réduira la terre en solitude et en exterminera les criminels. »  (la Torah)
  • « Puis je vis un grand trône blanc, et celui qui y était assis. La terre et le ciel s’enfuirent de devant sa face, et leur place ne se retrouva plus. Je vis aussi les morts, grands et petits, qui se tenaient devant Dieu ; et les livres furent ouverts. On ouvrit aussi un autre livre, celui qui est le livre de vie. Et les morts furent jugés selon leurs œuvres, d’après ce qui était écrit dans les livres. » (Apocalypse selon Saint Jean)
  • « Loin de L’en louer, vous traitez de mensonge le Jugement dernier, alors que vous êtes constamment surveillés par de nobles scribes (Anges) qui sont au courant de tout ce que vous faites !  En vérité, les hommes pieux baigneront dans les délices et les impies seront livrés à la Fournaise, dont ils subiront, le Jour du Jugement dernier, les supplices, sans jamais pouvoir y échapper. Et qui te donnera une idée du Jugement dernier ? Oui, qui te donnera une idée du Jugement dernier ? Ce sera le jour où nulle âme ne pourra intervenir en faveur d’une autre âme, car, ce jour-là, toute décision appartiendra à Dieu » (Sourate de la Fissure (Al-Infitâr) dans le Coran)

Les trois religions monothéistes étant issues du même creuset (les divergences portent sur les prophètes, rappelons-le), il n’y a rien d’étonnant à ce qu’elles annoncent la même chose. Mais au-delà du symbolisme très fort associant le feu purificateur et le chaos sur la Terre à un moment où chacun sera responsabilisé (jugé en fonction de ses actions), on note aussi que ce qui est le plus à craindre est donc ce regard divin qui dira si l’on mérite ou non de brûler en enfer ou de goûter à l’extase du paradis (pour simplifier). Au passage, c’est le pitch de la série « The good place » qui a le mérite de dédramatiser un peu tout ça…

Or, ce regard qui juge et qui nous envoie en enfer ou au paradis, je ne peux m’empêcher de penser que c’est le nôtre. Essayons de réfléchir un instant :

Qu’est-ce qui nous empêche de nous mettre tous d’accord sur la bonne marche à suivre pour que, globalement, tout le monde puisse manger à sa faim, ne pas craindre les voleurs ni les violeurs, puisse s’adonner aux activités qui lui plaisent (sauf voler, violer, torturer, tuer, c’est-à-dire faire souffrir autrui), puisse vivre dans un cadre correct, et profiter, tout simplement, de la vie ?

C’est notre jugement.

Nous passons notre vie à nous juger les uns les autres.

Les uns condamnent les autres qui cherchent à fuir leur logement riquiqui pour ne pas devenir fous entre leurs quatre murs ; les autres condamnent les uns parce qu’ils n’ont pas « réussi leur vie », n’ont pas étudié à l’école ou n’ont pas accédé à un « bon métier » (comprendre : intellectuel ou lucratif) ; les musulmans fanatiques jugent que les « impies » doivent être tués, les chrétiens fanatiques estiment que les musulmans sont un danger ; les bailleurs évitent les locataires aux noms à consonnance étrangère ; les hommes se moquent des blondes, les femmes méprisent les hommes qui manquent de « virilité » ( ???), les ados jugent leurs profs sur leur tenue vestimentaire ; les profs jugent leurs élèves sur leurs capacités purement scolaires (dont on sait qu’elles sont une toute petite partie des compétences qu’on peut développer) ; les  riches dénigrent les pauvres, les pauvres haïssent les riches ; les sportifs rabaissent les obèses, les belles se gaussent des moches ; les ouvriers conspuent les intellectuels, les intellectuels raillent les manuels ; les épouses se lamentent de leurs époux, et les époux cognent leurs enfants… et ainsi de suite…

Tous autant que nous sommes, chaque jour, nous jugeons tant et plus. Et nous sommes jugés en retour. Les « stars » qui publient leurs journaux de confinement sont aujourd’hui décriées parce qu’ils mettent une sorte de « romantisme » dans ce qui est, pour d’autres, une épreuve horrible. Le gouvernement est fustigé sur sa gestion de la crise alors qu’aucun de nous, s’il était à leur place, ne saurait dire s’il aurait pu faire mieux. Des gendarmes trop zélés verbalisent de pauvres gens à la sortie d’un cimetière ou d’un cabinet de psychiatre, jugeant que « ce n’était pas une urgence vitale » (qu’en savent-ils ?). Les délateurs sortent de l’ombre (« mon voisin n’a pas respecté le confinement gnagnagna ») et les aboyeurs des réseaux sociaux se répandent en critiques virulentes sur tout et n’importe quoi (et ça ce n’est pas nouveau). Sans cesse, sans répit, nous jugeons, et condamnons. Et sommes condamnés en retour. Condamnés = « damnés avec », étymologiquement. On en revient au jugement dernier.

Depuis des temps immémoriaux, nous passons tout un chacun au crible de nos jugements, qu’il soit voisin, collègue, ami, âme sœur ou dirigeant. Ici et ailleurs, chacun prétend avoir des prérogatives, des vérités, des faits avérés pour s’arroger le droit de juger. Mais qui peut se prévaloir de savoir exactement quels sont les tenants et les aboutissants pour chacun des actes que nous commettons ? Nous ignorons le plus souvent nous-mêmes l’origine de nos agissements !

Et c’est ainsi que nous bâtissons, au fil de ces jugements qui vont en grandissant et nous divisent, le lit de l’enfer que nous vivons. Parce que rien n’est simple, pour personne. Si on condamne ceux qui déforestent pour produire du papier ou des champs, on ne peut pas dans le même temps vouloir utiliser du papier ou manger de la viande et du pain. Si on condamne ceux qui ne travaillent pas et profitent de nos impôts pour avoir droit aux allocations, on ne peut pas en même temps prétendre avoir droit à la retraite (payée par les actifs) et ne pas payer ses médicaments. Si on condamne l’enfant qui fait une crise de rage, on ne peut pas en même temps s’autoriser à s’énerver contre lui. Si on condamne l’ami qui nous a trahit, on ne peut pas en même temps mentir à un autre ami. Si on admet que les dirigeants sont « tous pourris », on se doit de faire mieux qu’eux en prenant leur place. Mais personne ne fait rien de tout ça. L’humanité n’est pas cohérente, l’individu juge mais ne prend pas la place de l’autre pour éprouver ses difficultés et ses tracas.

Le jugement dernier, c’est le moment où toute cohésion a disparu, où tout altruisme s’est effacé, où toute empathie s’est évaporée. Où chacun juge l’autre sans aucune pitié.

Nous nous y dirigeons à grands pas. La pandémie, en nous cloitrant, exacerbe nos penchants. Le jugement en est un, unanimement partagé, qui pourtant nous fait grand tort depuis une éternité. « L’homme souhaite un monde où le bien et le mal soient nettement discernables car c’est en lui le désir inné et indomptable de juger avant de comprendre. » disait le grand Milan Kundera.

Il y a une alternative au jugement : c’est le discernement ou « Faculté d’apprécier sainement les choses ». Ce qui veut dire passer sa pensée première au crible de l’intelligence, afin de bien faire la part des choses, de comprendre ce qui relève du sentiment, de la croyance, de l’influence – y compris de nos mécanismes inconscients – et de l’objectivité des faits.

Le discernement passe par une connaissance précise de l’Autre, de sa situation, de sa psychologie, de son histoire, de ses conditionnements. Il nait d’un véritable intérêt pour autrui, d’une écoute attentive et impartiale, qui laisse de côté nos propres filtres aussi bien que les échos à nos déroutes passées. C’est un exercice difficile, qui se nourrit de tolérance, d’empathie, de bienveillance et d’intelligence. Autant de qualités à développer dans un monde qui prône l’inverse depuis longtemps : compétition, individualisme, discrimination, égoïsme et division.

On n’a pas besoin du pire pour aller vers le meilleur, pas besoin de l’Apocalypse pour aller vers l’Âge d’or : on a juste besoin d’évoluer et de reconnaitre en l’Autre un frère/une sœur plutôt qu’un adversaire.

Toi qui me lis, je te mets au défi de passer une heure, une journée, une semaine, sans juger quiconque. Surveille tes pensées afin d’octroyer à autrui, au minimum, la « présomption d’innocence » ou du moins de bonnes raisons pour faire ce qu’il fait, même si elles t’échappent complètement.

Au sortir de cette heure, de ce jour, de cette semaine, je gage que beaucoup de choses en toi auront changé. Et si tout le monde le fait – on peut encore rêver ! -, alors l’humanité aura changé cette pandémie en véritable tremplin vers des jours meilleurs : il deviendra enfin possible de se mettre d’accord.

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