Jour 27 – 12 avril 2020 – Le tout petit bonheur

Je commence à perdre la notion du temps, comme pas mal de monde. J’ai su qu’on était le jour de Pâques grâce à ma famille et aux infos, mais savoir si on était samedi, dimanche ou lundi a été compliqué. L’espace toujours identique transforme le temps et le rend indéfini, dilue tout dans une sorte de rêve éveillé où les contours s’effacent. Comme mes amis, j’ai l’impression de partir en expédition quand je vais faire acheter de quoi manger. Je n’ose pas emmener mes bouteilles en verre jusqu’au container : est-ce autorisé ?

De plus en plus d’articles nous prédisent une dictature, le patron du Medef annonce qu’il faudra sans doute renoncer aux congés payés et aux RTT, et le Krakatoa s’est réveillé… Au XIXe siècle, son éruption avait modifié le climat pendant plusieurs années… C’est fatiguant, tout ça.

Une amie me disait que la « crise du Covid19 », comme on l’appelle, a ceci d’étrange qu’elle est à la fois planétaire et très intime, pour ceux qui ne sortent plus de chez eux. C’est vrai qu’assister à l’écroulement de tant de choses depuis sa petite vie bien douillette a quelque chose de complètement paradoxal, de presque schizophrène. A force, on risque d’avoir la sensation que tout cela n’est pas du tout réel, qu’on est dans un film, qu’on se réveillera bientôt et qu’on reprendra nos petites habitudes, nos petites vies, nos petits tracas, comme avant.  On n’est pas « sur le front », à intuber des malades et à trembler à chaque fois que quelqu’un nous approche. Pour les plus casaniers d’entre nous, la privation de liberté se ressent à peine. C’est dangereux et confortable à la fois… Confortable parce qu’on ne ressent pas de plein fouet l’horreur de la pandémie, et dangereux parce qu’on s’endort doucement, qu’on est tenté de déserter le monde réel, les infos et les débats, tant tout cela parait lointain et vain.

« Selon une étude », pour reprendre une expression qu’on retrouve dans tant de titres d’articles de presse, l’homo sapiens a une fois de plus démontré qu’il savait s’adapter (la moitié de l’humanité accepte d’être en quarantaine) mais peine à s’orienter. Les renseignements généraux font état de révolutions souterraines qui se préparent sur les réseaux sociaux, mais l’horizon du renouveau s’éloigne dans les journées en pyjama et les nuits de jeux vidéo…

Pourtant, à ma toute petite échelle, je trouve des motifs de contentement. Ce que des années d’exhortations avaient échoué à mettre en œuvre, le confinement l’a fait : ma plus jeune fille se plonge des heures durant dans la lecture, ma cadette est devenue accro au sport. Chacune s’est découvert une passion soudaine pour des activités saines. Moi-même je trouve enfin l’énergie d’écrire régulièrement, chose dont je rêvais depuis longtemps. De minuscules victoires, bien dérisoires, offrent chaque jour un peu d’espoir.

Comme beaucoup, j’ai fait mon potager. Il y a quelque chose de réconfortant dans ces plantes qui s’épanouissent, qui grandissent et promettent, pour dans quelques temps, de savoureux délices. Elles nous disent que la vie suit son cours, que le temps poursuit son bonhomme de chemin, qu’il ne sert à rien de vouloir maitriser son destin. Demain une limace aura peut-être tout ravagé, ou le chat aura tout saccagé, mais il suffira d’une graine pour que la vie revienne.

Le goût des choses simples retrouve son éclat. Mes chats se faisant un câlin, un jeu avec mon chien, une discussion avec mes cousins, la voix de mes enfants et les grenouilles qui coassent au loin, les bras de mon homme et le salut du voisin… De toutes petites choses, qui ne s’achètent pas et n’appellent aucun courage, dont les lignes éphémères n’ont rien de révolutionnaire. De toutes petites choses qu’on oublie dans le fracas des trépidations habituelles, dans la spirale infernale des palpitations audiovisuelles, dans le gouffre sans fin de nos existences virtuelles.

Ces toutes petites choses retrouvent leur importance, tandis qu’ailleurs des mondes s’écroulent. Dans le silence de la nuit, je prie pour que tous retrouvent cette douceur, cette légère langueur qui redonne à la vie ses plus simples saveurs. Parce que, même dans ce petit bonheur, il y a de la place pour que l’humanité entière soit à l’honneur.

Dans le silence de la nuit, je rêve que cessent les violences, toute forme de souffrance, la moindre outrecuidance, et même les concurrences. Parce que ce que mon petit bonheur me dit, c’est qu’aimer est la seule délivrance.

2 thoughts on “Jour 27 – 12 avril 2020 – Le tout petit bonheur

  • 23 April 2020 at 7 h 56 min
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    Jour 27 – Magnifique texte. Le tout petit bonheur. Si vous me permettez, j’aurais envie de dire « Les petits bonheurs ». Nous les vivons tous les jours sans forcément en prendre conscience. Sauf vous et moi, et j’espère quelques autres. Je milite pour que les personnes en quête de bonheur, prennent conscience qu’il est à leur portée. Chaque jour. Ouvrez les yeux et admirez, écoutez autour de vous et appréciez, ressentez, vivez pleinement en conscience ce que vous faites.
    Le bonheur n’est pas au bout du chemin, le bonheur est le chemin.

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    • 24 April 2020 at 20 h 07 min
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      Merci Myriam, vous avez tout à fait raison de militer pour cela et j’espère que vous permettez ainsi au quotidien à plein de gens de retrouver le goût de leur existence. Au plaisir de vous retrouver sur ces pages 🙂

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