Jour 36 – 21 avril 2020 – La peur n’écarte pas le danger

  • Ça sert à quoi, la vie, maman ?

Voilà le genre de questions que me pose ma plus jeune fille. En général ça arrive de manière abrupte et impromptue, à un moment où on ne s’y attend pas et où il est difficile de botter en touche (les enfants font toujours ça). Aujourd’hui elle a demandé ça, innocemment, entre la poire et le fromage (en réalité, entre le fromage et la poire, mais qu’importe).

La question mérite réflexion, au-delà de la réponse personnelle et poétique que je peux apporter à un enfant. La philosophie sert à répondre à ce genre de questions, mais lire Kant ou Spinoza, à l’heure du tweet, est devenu une épreuve.

Bien entendu, chacun a une réponse qui lui est propre. Celle du croyant ne sera pas celle du nihiliste, ni celle de l’hédoniste, ni celle du… bref, vous m’avez comprise.

Ma réponse emprunte à divers courants, je me suis fait ma petite sauce personnelle, ma petite mixture, qui, cahin caha, me tient debout dans les remous.

Et voilà ce que je dirais à ma petite si elle était grande :

La vie, ça sert à écouter Edouard Baer quand il dit de sa jolie voix des textes poétiques qui parlent du printemps ; ça sert à prendre les gens que j’aime dans mes bras, quitte à risquer ma vie pour ça, parce que rien ne sert de vivre sans tendresse et sans chaleur humaine ; la vie, c’est fait pour apprendre ce que tu aimes, ce que tu n’aimes pas, te découvrir toi-même et t’émerveiller des trésors qui se révèlent, peu à peu, au fil des ans ; la vie c’est fait pour avoir peur, faim, envie, avoir l’air, avoir à cœur, avoir du mal, et aussi pour être heureux, puis malheureux, puis heureux, dans une danse perpétuelle ; et découvrir l’adversité, la gentillesse, la cruauté, la bonté, la maladresse, la surprise et la bêtise, l’intelligence et l’arrogance, la beauté et l’innocence, l’égoïsme et l’altruisme, le rire et les pleurs, les rêves et les erreurs. La vie, ça sert à connaitre le monde qui t’entoure, à t’en délecter, à t’en offusquer aussi, parfois. Ça sert à mordre dans une pêche et à caresser ton chat, à chanter toute seule dans ta voiture et à te délasser dans un bain, à faire une blague à tes copains et à consoler un ami chagrin ; parce que ça fait du bien ces choses-là.

Mais la vie ne doit pas servir à quelque chose : elle n’est pas utile, elle est comme un vers de Prévert, comme un caillou dans ta chaussure, comme une buée sur la vitre et une rose à peine éclose ; elle est là, elle t’environne et vibre en toi, elle t’éclabousse de ses éclats, elle t’affole de ses aléas, comme un manège grand format. Elle ne sert à rien, la vie, et ta vie ne sert à rien non plus, parce que tu n’as pas besoin d’être utile pour avoir de la valeur. Vouloir lui donner une utilité, c’est lui retirer toute sa beauté, c’est en faire un objet, un objet que l’on maitriserait, dont on tirerait parti, qu’on exploiterait. Or, la vie, c’est tout le contraire d’un objet : ça change tout le temps, ce n’est pas fiable, ça ne tient pas dans ta main, et tu ne peux pas t’en séparer quand il est cassé. Parce que, vois-tu, la vie s’ébrèche, se fissure, s’abîme et se brise, parfois, quand la douleur entre en toi, mais il te faut faire avec, poursuivre le chemin, malgré les deuils et les déceptions, et les incompréhensions, les amertumes et les brumes ; il te faut faire avec et continuer à l’aimer, parce que derrière chaque malheur se cachent des lueurs.

A quoi ça sert de vivre ? Ma chérie, vivre c’est écouter de jolies chansons, c’est encourager et donner foi à une amie, c’est rire aux blagues de ton père et caresser sa peau, c’est voir avec bonheur le visage d’une amie d’enfance ; c’est savoir que ma Nat sera toujours auprès de moi – malgré les milliers de kilomètres qui nous séparent -, c’est entendre la voix de ma mère que j’aime tant, et faire rire mes aînés comme au bon vieux temps ; vivre, c’est trouver chez Hugo la force de lutter, et chez Hartmut Rosa l’espoir d’une humanité retrouvée ; vivre c’est le bonheur d’avoir rencontré des gens de qualité, et d’en porter d’autres au chaud dans mon cœur. J’aimerais leur rendre hommage, car en moi ils ont laissé un message.

 Vivre, c’est aimer. Et tu peux aussi aimer manger ou boire un peu trop, parfois, et regarder des couchers de soleil, et écouter des musiques étranges – ou pas – et aimer détester ceux qui t’ont fait du mal ; tu peux aimer pleurer, parce que ça soulage, et aimer te détruire, parce que ça t’amène à te reconstruire. Qu’importe ce que tu fais, ce que tu dis, ce vers quoi tu t’élances, parce que la seule chose qui compte, c’est que ça te fasse vibrer.

Ma fille, ma chère petite, toi et tes sœurs êtes la plus belle chose qui me soit arrivé, parce que vous m’avez tout appris. Voilà à quoi sert la vie : à créer, à apprendre, à rêver, à entendre, à cheminer. Tout cela, vous me l’avez donné. Vous, mes enfants, mais aussi toutes celles et ceux qui un jour ont croisé ma route. Je suis riche, infiniment riche, plus riche qu’on ne peut l’imaginer, parce que chaque être qui s’est trouvé sur mon chemin m’a aidé à forger mon destin. Qu’importe si je meurs demain ? J’ai accumulé tant de trésors que la seule chose à laquelle j’aspire, c’est de les redistribuer. Je voudrais pouvoir tout donner.

Et tu vois, ma chérie, ma petite, toi qui te demande à quoi sert la vie, parce que tu vois la souffrance de ce monde et toutes ses injustices, parce que tu as peur de n’être pas à la hauteur et de te fourvoyer dans des erreurs, parce que tu vis dans la terreur de ne pas tout comprendre et maitriser, parce que tu crois qu’il faut « réussir » pour mériter de vivre et obtenir le regard que tu espères tant, en vérité, je te le dis, tant que le ciel t’offrira de l’air pour respirer,  la réponse est dans la question.

Aujourd’hui plus de 176.000 personnes sont mortes dans le monde à cause d’un virus – et c’est grave, j’en conviens – mais la seule question à se poser, c’est : est-ce que ces gens ont vécu ? Ou simplement existé ?

La seule urgence qui vaille, c’est de vivre. C’est d’aimer. Que tu aimes l’archéologie, l’astronomie ou les séries Netflix, un amoureux ou des amis, qu’importe si tu prends le temps d’éprouver tout le bien que ça te fait. Le reste n’est que politique. Ça a son importance, pour la collectivité, mais celle-ci n’est que le reflet de nos individualités.

Des jours sombres sont à venir. Aurélien Barrau le dit très bien, de même que les collapsologues et autres prophètes des dangers qui nous guettent. Mais avoir peur du virus, de la mort et des catastrophes n’est pas une option. Si demain je suis en réanimation, je ne regretterai rien. Et c’est, à mes yeux, la seule chose qui compte.

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