Jour 39 – 24 avril 2020 – Le silence

Hier soir j’ai entendu passer un avion depuis l’extérieur de mon home sweet home. J’habite dans un endroit très calme par rapport à beaucoup d’autres, mais je n’avais tout de même jamais entendu un avion depuis chez moi (si l’on excepte les Rafales de l’armée, bien sûr). Cela m’a fait un choc ! Et ça signifie que le silence est vraiment extraordinaire ces temps-ci.

Le silence a de nombreuses qualités. Il repose, il apaise. Certaines personnes ne supportent pas le silence, qui les angoisse. Ils l’associent à la mort ou quelque chose d’approchant, comme si le bruit était synonyme de vie. Pourtant, une fourmilière en pleine activité ne fait aucun son que nous puissions percevoir… et les personnes sourdes savent bien que le monde chatoie sans bavardages… Le silence, quand il est bien épais, permet de distinguer des sons habituellement noyés dans le tintamarre habituel. Le bruit de sa propre respiration, par exemple. Quand on n’y est pas habitué, c’est vrai que c’est perturbant ; mais passé une phase d’adaptation, c’est l’inverse qui se produit : on ne supporte plus le bruit.

Le vrai silence est très rare, même en pleine nuit à la campagne : il y a toujours quelques légers sons, comme une voiture qui passe au loin, des éclats de voix, un aboiement, le vol d’une mouche, un coq, une télé de voisins, la brise qui fait chanter les feuillages… De petits sons rassurants, qui indiquent que la vie continue, en effet, qu’on n’est pas dans une tombe. Mais qui sait si l’on n’entend pas des choses, dans une tombe, comme le battement du cœur de la Terre ?

Le silence et la mort, ces choses qui nous font peur, n’ont d’effrayant que leur aspect inhabituel. Comme me le racontait une amie ce matin, dans les contrées où la mort frappe souvent et sans distinction d’âge (comme en Afrique), les gens n’ont pas du tout le même rapport à la Faucheuse qu’en Occident. Ils vivent avec l’idée qu’elle peut demain les emporter, à tout instant. Cela change radicalement leur conception de la vie. Ils ne font jamais de réserves : pas seulement parce qu’ils n’ont pas de frigo, mais aussi parce qu’ils ne savent tout simplement pas s’ils seront en état de faire le repas le lendemain. Dans ces pays meurtris par la faim, maladie, la guerre, le fanatisme, chaque jour est une aventure et peut être le dernier. Cela les rend beaucoup plus légers, car ils ne se projettent pas dans le temps, pour beaucoup d’entre eux. Il n’y a pas de plan de carrière, il y a des opportunités, des envies, des possibilités. Leur rapport aux enfants est aussi très différent : ne sachant pas si leur progéniture survivra, ils ne s’y attachent pas autant que nous. Ils en prennent soin, évidemment, mais ne les considèrent pas comme un aboutissement ou un accomplissement, ni même comme un réservoir d’amour. Toute la communauté est appelée à s’en occuper car les parents peuvent disparaitre à chaque instant. Dans cette même perspective du temps court, les relations humaines sont forcément beaucoup plus abruptes et entières : pas le temps de faire la cour, ni de nouer de machiavéliques alliances. Quand la mort rôde constamment, on va vite à l’essentiel, on ne s’embarrasse pas de dentelles. Et faire la fête devient dès lors crucial, car la joie d’un soir peut être la dernière.

C’est peut-être ce genre de monde qui nous attend. On observe déjà des changements de comportement.

Ici, faire des réserves reste une constante malgré le bouleversement de nos repères : les rayons des supermarchés étalent le vide des inquiétudes. Aujourd’hui, par chez moi, plus de nourriture pour chiens, ni de farine, ni de pain, ni de riz. Pourtant, les camions continuent à rouler et les avions cargo à voler : tous les fruits et légumes venaient d’Espagne, d’Italie, du Maroc ou de lointaines contrées, comme le Chili. Quelques fraises et pommes françaises faisaient pâle figure dans cette avalanche étrangère.

Sur les visages, point de sourires : cachés par les masques ou l’anxiété, les zygomatiques sont en grève. Chacun s’observe, s’épie, guettant une toux suspecte ou un éternuement macabre. Est-il/est-elle porteur-se du virus ?

L’inquiétude monte avec la reprise scolaire annoncée à partir du 11 mai, même si chacun pourra, en son âme et conscience, décider d’envoyer ses enfants à l’école, ou pas. On sait désormais qu’avoir attrapé le virus n’est pas synonyme d’immunité, sauf pour environ 25 % des gens. Comme un rhume, le Covid peut frapper indéfiniment. La chloroquine ne semble plus être une panacée, après plusieurs essais cliniques, mais la nicotine offre de nouveaux espoirs : les fumeurs sont sous-représentés dans les populations infectées. Hélas, si malgré tout ils sont contaminés, ils ont plus de chance d’y passer. C’est tout de même un joli pied de nez pour cette engeance ostracisée !

Les personnes du groupe sanguin O sont également mieux immunisées. Rien d’étonnant quand on sait qu’elles ont un système immunitaire plus élaboré. Enfin, les femmes semblent mieux protégées, puisqu’elles constituent 40 % seulement des personnes hospitalisées pour une forme grave de cette inflammation, qui, semble-t-il, attaque les vaisseaux sanguins et non les poumons, comme on le pensait au début. Donc une femme fumeuse appartenant au groupe sanguin O a toutes les chances de passer au travers des mailles du filet, pour peu qu’elle ne soit pas hypertendue, diabétique ou obèse. J’ai ce qu’on appelle une sacrée veine…

Et ça explique peut-être que je n’arrive pas à avoir peur de ce fichu virus, malgré des cas confirmés dans mon entourage, malgré les descriptions angoissantes des symptômes ressentis, malgré la file des morts qui s’allonge de par le monde (188 000 aujourd’hui). Ce n’est pourtant pas du déni : je ne mets pas en doute la gravité de la situation, ni la possibilité d’un passage en réanimation, pour moi ou mes proches.

Mais la mort fait partie de ma vie, depuis que je suis toute petite, et je navigue à ses côtés en la prenant pour ce qu’elle est : un aléa. Quelque chose de définitif, certes, mais finalement similaire au départ d’un ami à l’autre bout du monde, le deuil d’un espoir, une désillusion ou une nouvelle ride sur mon front. La mort sépare d’une forme de communication (et encore, pas pour tout le monde vous diront les médium…), mais ça en reste là. Rien ne dure jamais. Ni ce qu’on est, ni les saisons, ni les idées, ni même le silence. Hier je croyais ceci ou cela, et la réalité m’a obligée à changer d’avis. Hier, j’étais proche de telle personne, aujourd’hui elle a disparu de ma vie. Elle est vivante, pourtant, mais pour moi elle n’est qu’un souvenir. D’une certaine façon, elle est donc comme morte. Et à l’inverse les morts sont toujours vivants, parce qu’ils vivent dans nos esprits. Que sommes-nous sinon une compilation de souvenirs qui espère un avenir ?

Que l’on espère une vie dans l’au-delà ou pas ne change rien à l’histoire : il est des morts plus présents en nous que bien des vivants.

Qu’est-ce qui sépare la mort de la vie ? Le corps. Le corps qu’on ne peut plus toucher, entendre, voir, sentir. Mais faut-il être en contact avec un corps pour continuer à aimer celui ou celle qui l’a habité ? Je ne le crois pas. Au plus profond de nos cœurs, les traces laissés par nos chers décédés poursuivent leur farandole et guident nos pas, comme le font les vivants avec leur sueur, leurs humeurs, leurs faveurs, leurs douceurs et leurs rancœurs. Reste le manque de cette communication qui, dans la mort, se fait silence démesuré. Un silence qui oppresse parce qu’il prend soudain toute la place.

Pourtant, pour qui s’est lié d’amitié avec le silence, celui des morts recèle, lui aussi, une infinité de petits signes qui montre que la vie est toujours là… Tous ces moments où l’on songe à l’absent(e), au détour d’une chanson qu’il/elle aimait ou d’un plat qu’il/elle adorait, tous ces moments où on l’entend prononcer quelques mots ancrés en nous, tous ces infimes instants ténus où l’invisible nous trouble…

Dans nos sociétés sophistiquées, la mort n’a plus sa place. De la même manière qu’on a voulu maitriser la nature et la plier à nos lois – avec les résultats désastreux que l’on connait -, on a couru après l’éternité. Comme si nous étions des dieux, affranchis de nos finitudes. Cette obsession de la santé, corollaire de la productivité, a voilé ce pour quoi nous sommes faits : mourir un jour. Dans le sport à outrance qui se développe depuis le début du confinement, dans la préoccupation constante des apparences pour afficher une vitalité sacralisée (pas de cernes, pas d’embonpoint, pas de cheveu gras, pas de vilaines dents, pas de peau sèche et surtout aucun signe de vieillissement), il y a cette volonté de défier l’inéluctable, de faire comme si nous étions invulnérables.

Occulter la mort, c’est pourtant nous empêcher de vivre pleinement, car cela nous impose des responsabilités infinies. Un voyage qui n’aurait pas de fin deviendrait une errance. Savoir que demain tout peut s’arrêter est une chance, car cela permet de goûter à l’intensité.

Parlerais-tu aujourd’hui de la même manière à ton enfant, à ton amant, à ton voisin, si tu savais qu’après-demain tu ne le reverrais plus jamais ?

Resterais-tu obnubilé(e) par les mêmes soucis si tu savais que demain on t’enterrait ?

Nous allons désormais vivre comme tant d’autres peuples, avec cette idée persistante que rien n’est jamais acquis. Que la vie est fragile, que demain ne sera peut-être pas la réplique d’aujourd’hui, que ceux que nous aimons peuvent être emportés par la maladie. Même si nous l’avons déjà vécu, la perte d’êtres chers devient soudain beaucoup plus tangible et possible. Le temps est donc venu de délaisser le futile et d’aller vers ce qui, pour nous, est important. Le temps n’est plus ce long ruban que l’on pensait pouvoir déployer pendant encore des décennies. Il s’est soudain rétracté et nous offre l’opportunité de l’utiliser à bon escient.

Dans le silence retrouvé, écoute battre ton cœur et la pulsation de la Vie.  Chaque seconde est une offrande pour qui sait plonger dans l’infini. Accepter qu’un virus, une comète, un escalier ou un diabète puisse demain t’emporter, c’est ouvrir la porte à la sérénité. Et si tu crains que tes proches soient emportés, dépêche-toi de les aimer aussi intensément que tu le fais… en silence.

2 thoughts on “Jour 39 – 24 avril 2020 – Le silence

  • 25 April 2020 at 8 h 59 min
    Permalink

    C’est exactement cela. Depuis le début du confinement je me régale de ne plus entendre de bruit a part le chant printanier de la nature… Nous vivons isolés, mais ces dernières années peuplement et donc circulation en inflation!
    Quelle justesse aussi dans la description de notre appréhension de la mort et de nos morts!
    Je retrouve ma grand mère -qui m’a élevée -dans l’odeur d’une de mes filles, la cuisine que je fais, une musique que j’entends…sa voix et son contact me manquent car cela s’estompe dans mon esprit… Le temps… Reste ce qui fait intrinsèquement partie de moi aujourdhui…
    J’ai été malade du covid (peu) mais j’étais peinée a l’idée mourir a l’hôpital sans avoir pu leur parler, j’ai donc écrit un petit message dans un carnet a chacun de mes enfants, grand ou petit…au cas où…j’y avais souvent pensé, la mort peut arriver si vite, même chez nous, au détour d’une route, d’un avc……j’ai écrit à chacun d’eux a quel point il/elle était formidable et que je les aimais… j’ai par là même pris conscience de ce que chacun était pour moi!
    J’ai failli mourir adolescente la mort a toujours fait partie de ma vie…c’était juste une piqûre de rappel…

    Reply
    • 28 August 2020 at 17 h 03 min
      Permalink

      Merci beaucoup pour ce commentaire poignant (et pardon d’avoir tardé à le faire). Ce que vous avez fait pour vos enfants est remarquable et j’espère que cela inspirera nos lecteurs. Bonne continuation à vous.

      Reply

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

error

Vous aimez cet article ? Faites-le savoir !