La mode des gens toxiques ou comment éviter de se regarder dans un miroir

Depuis quelques années, avec l’essor du développement personnel qui envahit les rayons des librairies et fleurit sur internet, on a droit tous les quatre matins à des articles « psycho » sur comment reconnaitre – et se prémunir – des personnes toxiques. Les pervers narcissiques sont partout, méfiez-vous !

Certes, il existe de toute évidence des personnes égoïstes, manipulatrices – mais nous le sommes tous un peu -, voire carrément machiavéliques et qui prennent vraiment un malin plaisir à faire du mal aux autres. Mais elles sont très rares. La plupart des gens qui font du mal aux autres le font inconsciemment, ne s’en rendent pas compte, font preuve de maladresse ou d’esprit de domination, mais tout cela est éminemment humain et ne relève pas de la pathologie.

Pourtant, de plus en plus, avec la vulgarisation des notions de psychologie, on se prend du toxique à toutes les sauces.

Prenons au hasard une définition des personnes toxiques sur internet :

  • Ceux qui absorbent tout votre temps
  • Ceux qui critiquent sans arrêt
  • Ceux qui jouent les éternelles victimes
  • Ceux qui ont un état d’esprit négatif
  • Ceux qui ne montrent ni compassion ni empathie
  • Ceux qui perdent facilement leur sang-froid
  • Ceux qui vous mentent
  • Ceux qui vous manipulent et profitent de vous
  • Ceux qui vous envient
  • Ceux qui vous stressent en permanence

(Extrait du site : https://etre-optimiste.fr/10-personnes-toxiques-a-fuir-absolument-pour-etre-heureux/)

Donc une personne qui a besoin de vous parce qu’elle est dans une situation difficile (ceux qui absorbent tout votre temps) est toxique. Quelqu’un qui porte un regard lucide et non béat (qui critiquent sans arrêt/état d’esprit négatif) sur le monde, sur lui-même, sur ses activités, est également toxique. Quelqu’un qui se met en colère est toxique. Quelqu’un qui ne paye pas à chaque fois au restaurant l’est également : il ou elle profite de vous ! Qu’importe si il ou elle est sans le sou ! Ceux qui vous mentent en vous disant de manière diplomatique qu’il vous rappelleront sûrement, avec le ton qui indique que ce n’est que politesse, sont aussi de grands toxiques, attention ! Et que dire de ceux qui n’ont pas une vie de rêve et vous stressent en permanence avec leurs soucis ? Flûte à la fin, ils n’ont qu’à se débrouiller pour être heureux avec leurs maladies et leurs ennuis familiaux/financiers/professionnels/autre.

Vous avez compris où je veux en venir : on a tôt fait de qualifier de « toxique » quelqu’un qui n’est que bêtement humain, avec certains défauts, des mauvaises passes, mais qui par ailleurs possède aussi de nombreuses qualités et sait rayonner lors des périodes fastes.

Je ne suis pas en train de dire que les personnes réellement néfastes n’existent pas. Il y en a, et elles sont terribles. Une amie a eu la malchance d’en rencontrer plusieurs. Des critiques incessantes, permanentes (tu n’es pas assez ceci, pas assez cela ; tu ne vaux rien ; tu ne mérites pas de vivre), un contrôle tout autant permanent (fais ceci, ne fais pas cela, si tu ne m’écoutes pas c’est que tu es dans l’autodestruction), un dénigrement systématique de toutes ses entreprises (ce n’est pas assez bien, tu dois faire mieux que ça). Là on est clairement dans la maltraitance. Quant au mensonge, il peut relever du délit de diffamation quand il va jusqu’à accuser de viol pour retourner une situation inconfortable.

Donc, oui, bien sûr, il existe des personnes dangereuses, réellement toxiques, parce qu’elles vous coupent de votre entourage, vous font perdre toute confiance en vous, vous rabaissent en permanence, voire vous poussent au suicide. Là, on est d’accord, on a affaire à de la toxicité.

Mais qu’on qualifie de « toxique » quelqu’un qui n’est tout simplement pas d’accord avec vous, qui n’a pas la patate (état d’esprit négatif !), qui est sur les nerfs pour diverses raisons totalement légitimes (ceux qui vous stressent !), qui aimerait bien être à votre place (ceux qui vous envient !), qui a eu bien des déboires dans sa vie (joue les victimes !), c’est tout simplement dénier le droit au malheur.

Avec l’essor du développement personnel, il y a désormais cette injonction à être heureux – ou à faire semblant de l’être – qui devient insupportable. Pascal Bruckner en parle très bien dans son livre « Le devoir de bonheur : les paradoxes de l’injonction au bonheur, une réflexion philosophique », précédé du brillant « L’Euphorie perpétuelle ». On lit dans celui-ci la phrase suivante : « Le malheur n’est pas seulement le malheur: il est, pire encore, l’échec du bonheur. ». Et c’est exactement la raison pour laquelle l’injonction au bonheur est si forte : si tu n’y arrives pas, c’est que tu as échoué à être heureux, et donc que tu ne t’en es pas donné la peine. T’es un looser, quoi. Donc tu es toxique, parce qu’il faut s’entourer de gens qui dégagent des « ondes positives » pour aller bien soi-même, c’est désormais le CREDO.

Le paradoxe, c’est que la plus grande manifestation de toxicité, c’est l’absence de compassion et d’empathie. C’est la définition même d’un psychopathe. Or ceux qui qualifient de « toxiques » toutes les personnes qui ne les rendent pas parfaitement heureux – parce qu’elles ont un coup de mou, ne se réjouissent pas des malheurs du monde, ne sont pas pleines aux as et en pleine ascension professionnelle, ni même heureuses dans leur famille si ça se trouve ! – ont cette fâcheuse tendance à ne faire preuve d’aucune empathie ni compassion envers les autres. Tu es mal habillé et pauvre ? Je me fous de ta gueule à tout va, mais attention, je suis une personne positive moi ! Tu es en dépression et soigné pour ça ? Je te raye de ma vie parce que tu dégages des ondes négatives, mais je suis quelqu’un d’altruiste moi, ça c’est sûr ! Tu te mets en colère parce que tu as été victime d’une injustice, hou la la, toxique en vue, si tu es dans cette situation c’est que tu l’as bien cherché ! Je te trouve stupide et inintéressant, mais je vais quand même te dire le contraire et te faire miroiter une relation, mais attention, je suis quelqu’un de franc moi ! Et quand je te jetterai comme une merde, je me dirai que tu étais toxique, comme ça j’aurai ma conscience pour moi !

Dans la tête de ces gens qui distribuent du qualificatif « toxique » comme d’autres des amendes, il n’y a qu’égocentrisme et égoïsme. Incapables de faire la part des choses entre une personne réellement dangereuse et une autre qui ne répond pas à 100 % à leurs attentes, y compris en termes de bonheur. Interdit d’être malheureux – même temporairement -, tu pourrais être contagieux !

Avec la « positive attitude » tant vantée par le regretté – ou pas – Raffarin et par tous les gourous du développement personnel, il devient impossible d’être heureux car le moindre écart par rapport à la norme de performance – on se relève de suite d’un échec, on va de l’avant quoi qu’il arrive, on ne se plaint pas sous peine d’être accusé de se victimiser, on ne critique rien car, c’est bien connu, on vit dans un monde merveilleux plein de gens merveilleux – est aussitôt stigmatisé comme un comportement toxique. Or pour être heureux, il faut se sentir accepté tel que l’on est.

Nul n’est parfait, et nous avons tous des périodes difficiles et d’autres plus constructives. C’est le lot de tout le monde, sans exception. Le ou la vrai(e) toxique, c’est celui qui s’arroge le droit de critiquer, de se moquer, de se plaindre, de vous dire ce que vous devez faire de votre vie et comment, mais qui ne tolère pas que vous en fassiez de même. C’est celui ou celle qui ne fait preuve d’aucune cohérence dans sa vie mais qui vous fait la leçon sur les meilleures voies d’accès au bonheur. C’est celui ou celle qui vous jure une amitié ou un amour sans faille, une relation solide, et qui se carapate dès que vous avez le moindre ennui. C’est celui ou celle qui exige dès le premier soir une organisation paramétrée de vos rencontres futures. C’est celui ou celle qui se sent attaqué(e) personnellement quand vous faites une remarque générale, mais qui vous demande des excuses quand vous osez lui donner un conseil de bon sens. C’est celui ou celle qui se plaint que vous l’envahissiez alors même que vous ne l’appelez jamais, et qu’il ou elle le fait sans arrêt. C’est celui ou celle qui vous accuse d’être moralisateur -trice, alors qu’elle vous abreuve très souvent de directives du type « quitte ton mec » ou « quitte ton boulot » sans rien savoir de votre mec ou de votre métier, ni de vos besoins profonds.

Le pire, sans doute, est quand cette personne qui vous qualifie de « toxique » vous accuse de ne pas savoir vous remettre en cause. Elle sait mieux que vous ce que vous devez faire, dire, penser, parce qu’elle a la « positive attitude », et pas vous. Elle vous dénie toute liberté de vivre vos propres émotions, vos propres drames, de prendre le temps de digérer vos difficultés passagères, afin d’accéder justement à cette sérénité qu’elle affiche comme un oriflamme. En vous obligeant à voir la vie en rose et à porter ses propres malheurs, elle accapare votre liberté la plus intime et vous chosifie en un piédestal destiné à le/la faire valoir.

Car pour goûter au bonheur, il faut avoir vécu le malheur. Et quand le bonheur s’installe, on a tendance à le prendre pour acquis, voire à l’oublier. Alors la Vie se charge de nous rappeler à l’ordre en nous donnant des épreuves, qu’on surmonte, et qu’on remercie une fois qu’elles sont passées car elles nous ont permis de grandir. Une dépression, un deuil, une injustice, un échec, une maladie, sont autant de balises sur le chemin qui nous indiquent la voie à suivre. Elles impliquent un retour sur soi, un bilan, une réflexion, un recentrage, qui s’avèrent toujours, in fine, positifs. Mais il faut en passer par un moment où l’on n’est pas superman ni wonder woman, où l’on s’affaisse, où l’on ne se montre pas sous son meilleur jour. Les vrais amis, les vrais amours, le comprennent et accompagnent cette période de transition. Les autres vous qualifient de « toxique ».

Heureusement, il est des liens qui traversent le temps et les épreuves et qui savent quelle est votre valeur. Ces personnes-là, contre vents et marées, ont saisi la signification des tempêtes et vous aident à arriver à bon port. Que ces personnes soient remerciées. Que les autres aillent au diable.

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