D’une chaleur à l’autre

Dans quelques jours débutera l’automne et, peut-être, un rafraichissement de l’atmosphère. Aujourd’hui il a encore fait 35 degrés dans le sud-ouest. Demain pareil. Et ça fait des mois que ça dure. La terre est si sèche qu’elle est devenue dure comme de la pierre. Je récolte encore des brassées de tomates ; alors que la saison devrait toucher à sa fin, de nouveaux fruits apparaissent chaque jour.

En Californie, le ciel de San Francisco est devenu comme celui de l’Australie en début d’année : orange. Ce pourrait être beau si ce n’était tragique. Le joyau des Etats-Unis, cette nature si belle de la côte Pacifique, est une fois de plus la proie de gigantesques incendies. « Du jamais vu » disent ceux qui vivent sur place. Mais il n’y a pas qu’aux Etats-Unis que la Terre brûle : Amazonie et Arctique sont aussi la proie des flammes cette année, ainsi que la Sibérie. Le feu dévore nos arbres, notre oxygène, nos vies. L’ONU s’inquiète, en plus, de l’accélération des déforestations. Que ferons-nous quand notre négligence aura tout brûlé, tout enseveli sous d’immenses tas de bouts de papier, des tas de billets qui ne nous serviront plus à rien ?

Si l’on observe les choses de manière clinique, sans état d’âme, en faisant abstraction de nos émotions, de nos proches, de nos petits plaisirs et de nos grands renoncements, voilà ce qu’on constate :

Enfants, nous passons des heures sur des écrans envahis de publicités, enfermés dans des maisons parce que jouer dehors est devenu trop dangereux. Nous demandons à nos parents des tas de choses inutiles qui compenseront, quelques instants, leur absence. Trop fatigués, trop occupés, trop énervés, trop désespérés, ils n’ont plus le temps ni l’envie de consacrer de l’énergie à leurs petits. Les écrans sont des baby-sitter tellement pratiques ! A l’école, le manque de sommeil, le manque de confiance en l’institution, le manque de motivation, rendent nos journées trop longues. On développe des troubles divers : troubles cognitifs, troubles alimentaires, troubles du comportement… Nos parents payent des spécialistes pour nous remettre dans le moule, s’en remettent à une cohorte d’experts pour combler nos failles. Au moins s’occupent-ils de nous pendant ces rendez-vous. Aucun spécialiste ne pourra nous donner ce que nous réclamons, de l’amour sous forme d’une attention quotidienne qui ne se limite pas à une heure par jour, mais on ne le sait pas encore. Même si certains d’entre nous ont des parents très présents, attentifs à nos besoins à long terme, capables de nous dire non et de ne pas céder à tous nos caprices sans pour autant tomber dans l’autoritarisme, reste le spectacle du monde qui, à lui seul, a de quoi nous faire péter les plombs.

Nous grandissons et nous voilà étudiants. Pour les plus fortunés d’entre nous, la voie tracée est celle des grandes écoles, celles qui préparent aux « postes à responsabilité », celle où l’on se formatera pour exercer un métier totalement déshumanisé. Pour les autres, il y a l’université, où l’on s’entasse par centaines de milliers, dans des filières qui n’ont pas toujours de débouchés. Pendant ce temps-là on ne grossit pas les chiffres du chômage ; et, pour ceux d’entre nous dont les parents n’ont pas un sou et qui doivent seuls subvenir à leurs besoins, on fait tous les sales jobs payés trois francs six sous non accessibles aux immigrés.

Diplôme en poche, on découvre que les employeurs n’ont pas besoin de nous. Partout on licencie. Ne restent que les stages, où l’on nous demande de faire le boulot d’un salarié, sans gagner de quoi payer un loyer.

On continue à rester scotchés sur les écrans. On développe des maladies à cause de la sédentarité, de l’angoisse des jours mauvais, de la malbouffe qu’on ingurgite même si on sait qu’elle est toxique : matraqués de publicités, on est comme téléguidés. Le Big Pharma se frotte les mains : nos douleurs font leurs profits, nos aigreurs sont leur paradis.

Pour évacuer notre stress, pour lutter contre le surpoids et la peur de la mort, on fait du sport. On paye des salles de sport, des coachs et des équipements pour bouger, parce que la modernité nous a immobilisés.

Ou alors on va voir des psys, pour nous aider à aimer la vie.

On trouve un vrai travail, on fait ou non des enfants, on aime et on se déprend, on scrolle indéfiniment. La vie passe, entre factures, crédits, impôts et assurances, mais on a un écran plat alors ça va. Notre malheur nourrit l’économie : on se détend en voyageant, en allant au restaurant, en regardant des divertissements, et en scrollant indéfiniment, encore et toujours.

Nos vies n’ont pas de sens ; on passe huit par jour, 47 semaines par an, à faire quelque chose qui, le plus souvent, ne nous plait pas vraiment. Le peu de temps qu’il nous reste est consacré aux transports – ceux dont on sait qu’ils polluent tellement -, aux tâches ménagères, au contingences d’un quotidien qui n’a rien de flamboyant.

Et puis on devient vieux, on arrête de travailler, mais tous nos renoncements  explosent en masse : nos corps disent en criant qu’on s’est voilé la face. C’est l’heure des médicaments.

Et pendant ce temps-là…

Pendant ce temps-là quelques-uns ont consacré leur vie à rendre la nôtre moins jolie. Par cupidité, soif de pouvoir ou stupidité, ils ont considéré que nous ne valions pas un rubis. Ils ont écrit des lois, des règlements, des ordonnances, des prescriptions, des interdictions, des affabulations, pour que chacun d’entre nous s’isole et perde sa direction ; ils ont inventé tellement de choses à consommer pour que nous perdions notre vie à la gagner ! Ils ont mis en place un système où notre énergie nourrit la leur, où ils dévient nos instincts de vie vers des objectifs sans valeur.

Alors il est temps de se réveiller.

Parce que la vie n’est pas un cauchemar éveillé. C’est une puissance qui est en toi, qui met du bleu dans tes yeux quand tu rends quelqu’un heureux.

La seule chose qui te retient, c’est la peur. Peur de manquer : manquer d’un toit, manquer un train (celui où tant de gens « ne sont rien »), manquer ta voie, t’égarer en chemin.

Mais il n’y a pas de route tracée dans ton destin. Il n’y a que les choix que tu fais. Et ceux que tu fais sans avoir peur inondent ton cœur de couleurs.

Alors prends-toi par la main, terrasse le dragon qui est en toi, et va vers ce que te dicte ton bonheur. Et celui des autres, si tu en sens la chaleur.

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