Comment le développement personnel sert le néo-libéralisme

J’ai lu pour vous un bouquin passionnant qui éclaire d’une étrange lumière toutes les pratiques de développement personnel tellement en vogue depuis une quinzaine d’années. On y apprend que la recherche du bonheur via la psychologie positive, le « yes, you can » et autres coaching sont en fait des moyens détournés d’asservir la population à l’idéologie néo-libérale.

Le titre du livre en question est « Happycratie, comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies ». Ses auteurs, Edgar Cabans et Eva Illouz, sont respectivement Docteur en psychologie et professeur de sociologie.

Des techniques pour surmonter les difficultés

Il apparait qu’il y a eu un mouvement concomitant entre le développement de la psychologie positive (celle qui s’intéresse aux gens qui n’ont pas de pathologies psychologiques, mais qui veut outiller chacun pour qu’il puisse accéder au bonheur) et l’essor du développement personnel. Pour ceux qui ignoreraient tout de ces deux courants, en voici un bref résumé :

  • Psychologie positive : fondée en 1998 par le professeur de psychologie Martin Seligman, cette branche récente de la psychologie vise à permettre aux gens et aux organisations d’atteindre un fonctionnement optimal, en leur donnant les moyens de surmonter les difficultés de la vie, et ce en l’absence de toute pathologie psychique avérée.
  • Le développement personnel regroupe une grande diversité de pratiques qui, toutes, ont pour ambition d’aider les pratiquants à s’accomplir, à se connaitre en profondeur, afin de tirer de cette connaissance le moyen « se libérer de croyances limitantes », de devenir plus créatif, plus positif, et d’obtenir une meilleure qualité de vie. Le coaching, les techniques de visualisation, la gestalt thérapie, la PNL, les formations en gestion du stress, la méditation, etc.

A la lecture de telles ambitions, on ne voit pas bien où est le problème. Aller bien, aller mieux, s’affirmer et être capable de sortir des schémas qui nous entravent, cela ne peut qu’aller dans le bon sens, non ? J’ai d’ailleurs cru moi-même dans les vertus du développement personnel avant d’en comprendre les méfaits.

Image par Gerd Altmann de Pixabay

La psychologie positive : une science douteuse

Or il s’avère que ce mouvement du « je me prends en main pour surmonter les difficultés » n’a pas envahi les rayons des librairies par hasard. Les gens ne se sont pas dit tout à coup, tiens, et si je faisais en sorte de devenir responsable de mon bonheur ?

Les auteurs démontrent dans un premier temps que la psychologie positive souffre de nombreuses failles méthodologiques, ce qui invalide ses conclusions et ses préconisations. Généralisations abusives, contradictions, assertions décontextualisées, faiblesse des résultats scientifiques, tout cela a été amplement démontré par la communauté scientifique. Pourtant, jamais cette branche de la psychologie ne s’est mieux portée. Pourquoi ? Parce qu’elle bénéficie de financements faramineux de la part des grandes organisations, des gouvernements, et même des entreprises les plus influentes.

Même chose du côté du développement personnel : n’importe qui peut ouvrir un cabinet de coaching ou proposer des formations – y compris en entreprise – de gestion des conflits, par exemple. Il n’y a aucun contrôle, aucun garde-fou.

Pourquoi, alors, les entreprises sont-elles si empressées pour offrir à leur personnel un cadre idéal, des formations en veux-tu en voilà sur la communication non violente, la gestion du stress ou encore la confiance en soi ?

La réponse est simple : parce qu’elles ont tout à y gagner, y compris et surtout des profits.

Le bien-être : nouveau capital humain pour les performances des entreprises

L’idée principale qui sous-tend la psychologie positive comme le développement personnel est la suivante : nous sommes responsables de notre bonheur. Si nous rencontrons des difficultés, que ce soit au travail ou dans notre vie personnelle, c’est parce que nous ne sommes pas assez positifs, pas assez affirmés, pas assez libérés de nos croyances ; pas assez ou trop, c’est selon.

Avec des techniques soit disant scientifiques, il suffirait d’un peu de bonne volonté et d’un guide (formateur, coach, psychologue spécialisé en psychologie positive) pour reprendre notre vie en main et surmonter tous nos problèmes.

Ainsi, si nous avons des problèmes avec un collaborateur, c’est parce que nous ne savons pas bien communiquer, ou que nous pratiquons une forme d’agressivité passive liée à des points de blocage personnels, ou encore que nous ne savons pas tirer parti de la situation. En aucun cas le manager ne devra s’occuper de réguler la relation : celle-ci relève de notre responsabilité.

Il devient dès lors beaucoup plus facile aux entreprises et organisations de se décharger totalement de la responsabilité qui leur incombe pour la reporter entièrement sur les épaules des travailleurs. Pire encore : les individus en viennent à intérioriser les contraintes structurelles, organisationnelles et contextuelles qui leur sont imposées comme si celles-ci relevaient de leur seule responsabilité : « le fardeau des risques inhérents à l’économie contemporaine pèse désormais sur les épaules du salarié, lequel est tenu et se sent responsable des difficultés rencontrées par son employeur ». (p.146)

Quelques exemples : se faire licencier est désormais une occasion de rebondir et non un bouleversement majeur ; des objectifs non atteints signent un faiblesse personnelle, et non une pression managériale inadaptée ; le manque de flexibilité est devenu un trait de personnalité, et non une norme sociale. On pourrait poursuivre ainsi longtemps…

Développement personnel : une instrumentalisation du bonheur

Là où c’est pernicieux, c’est que la course au bonheur s’accompagne en filigrane d’une course à la performance : « … l’intérêt soudain et plus que prononcé qui s’est manifesté au tournant du XXIe siècle pour le bonheur a été immédiatement suivi par ce que Gilles Lipovetsky a appelé « la seconde révolution individualiste », un processus culturel général d’individualisation et de psychologisation qui a profondément transformé, au sein des sociétés capitalistes avancées, les mécanismes politiques et sociaux de la responsabilisation. Elle a en effet permis de présenter sous l’angle de la psychologie et de la responsabilité individuelle les déficits structurels, les contradictions et les paradoxes propres à ces sociétés. Le travail, par exemple, est progressivement devenu une affaire de projets personnels, de créativité et d’entreprenariat ; l’éducation, une affaire de compétences individuelles et de talents personnels ; la santé, une affaire d’habitudes de vie et de mode de vie ; (…) l’identité, de choix et de personnalité, etc. La conséquence en a été l’effondrement général de la dimension sociale au profit de la dimension psychologique ».

Malheureusement – et c’est un phénomène très connu et très documenté -, plus une société verse dans l’individualisme, moins ses citoyens sont heureux. En effet, ce qui rend heureux n’est pas la performance ni même le fait de transmuter chaque pensée négative en vague d’optimisme (comme si c’était authentiquement possible !), mais bien le lien social, le fait de se sentir appartenir à une communauté, de se sentir compris, accepté, reconnu, et de bénéficier de soutiens. C’est justement tout l’inverse qui se produit avec la psychologie positive et le développement personnel : « Certains chercheurs ont remarqué que, depuis que le bonheur se mesure à l’aune des sentiments positifs et des acquis personnels, il y a de fortes chances pour que partir à sa recherche aggrave le sentiment de solitude et l’impression d’être détaché d’autrui. ».

Plus grave, cette quête éperdue du bonheur désormais hissé au statut de norme (qui n’est pas heureux est suspect, puisque ce n’est qu’une question de volonté et d’utilisation des outils proposés) entraîne des désordres mentaux sévères.

Sans en arriver à de telles extrémités, les dépressions, épuisements professionnels et autres maux dont souffrent beaucoup de gens dans nos sociétés occidentales semblent, d’après les auteurs, directement liés à cette pression psychologique permanente qui se fait sous couvert de « positive attitude » et de « moyens d’accéder au bonheur ».

Le néo-libéralisme n’est pas qu’une conception économique

On apprend dans cet ouvrage que le néo-libéralisme n’est pas simplement une mécanique économique, mais une véritable idéologie. En tant que telle, elle cherche à modeler les gens pour les faire adhérer à ses processus.

C’est la raison pour laquelle les recruteurs sont désormais très vigilants quant à la personnalité de leurs employés : plus que les diplômes, c’est maintenant le « profil psychologique positif » qui prime. Et ce n’est pas parce que ce sera plus sympa autour de la machine à café !

« Être intéressé par son travail, adhérer aux valeurs de son entreprise, faire face efficacement à ses émotions, et, surtout, utiliser sa force intérieure afin d’exploiter au mieux son potentiel… Tels sont, nous-dit-on, les éléments clés pour développer un capital psychologique positif élevé. Les salariés pouvant se prévaloir d’un tel capital ne se contenteraient pas d’être plus productifs : ils auraient beaucoup plus d’énergie, ils penseraient de façon plus créative ; ils se montreraient non seulement bien moins cyniques face aux changements mis en œuvre au sein de leur organisation, mais aussi plus résistants au stress et à l’angoisse, et bien plus en phase avec la culture d’entreprise. Les apôtres de la psychologie positive ont ainsi élaboré des outils censés permettre aux salariés et collaborateurs de l’entreprise de « s’adapter sans difficulté aux changements rapides, aux limitations budgétaires, aux contraintes impliquées dans la diversification des tâches qui caractérisent aujourd’hui la vie professionnelle ». (p.131)

Au final, l’idéologie du bonheur devient une machine à broyer l’humain, en incitant sournoisement l’individu à entrer en compétition avec les autres, à se dévouer totalement pour son entreprise en croyant y trouver un épanouissement personnel, à faire fi de sa propre logique, de ses ressentis, de ses justes revendications ou de ses légitimes colères, au prétexte qu’il ne serait pas assez « positif » et finalement hostile à son propre bonheur.

Être heureux à tous prix ?

Depuis le siècle des Lumières, l’aspiration au bonheur est devenue l’un des principaux buts de l’existence. Chacun le cherche et espère le trouver dans l’amour, l’amitié, la richesse, l’Art, la gloire ou même simplement une vie tranquille. Rien de retors ou de répréhensible là-dedans.

En revanche, les « outils » promis par les marchands de bonheur ne sont pas aussi innocents qu’on pourrait le croire. Psychologie positive et développement personnel nuisent fortement à notre besoin premier : nous relier les uns aux autres, avec tolérance, bienveillance, empathie et bon sens. En développant l’individualisme et en prônant la responsabilité individuelle en toute chose, ces techniques servent une idéologie : le chacun pour soi et la loi du plus fort.

Non seulement cela permet aux organisations et gouvernements de déréguler toujours un peu plus le marché du travail en nous faisant croire que c’est nécessaire et inéluctable, mais en plus cela génère des dissensions entre les gens : voir notre article sur les pervers narcissiques qui se cacheraient à chaque coin de mésentente.

Qu’on pense seulement au « Loup de Wall Street » ou d’autres stéréotypes du genre : le gars prêt à tout – y compris à écraser les autres sur son passage – pour réussir sa vie professionnelle a toujours un splendide sourire et une constante bonne humeur.

A l’heure où nos sociétés sont ballottées entre espoir de renouveau et polarisations grandissantes (si tu n’es pas avec moi, tu es contre moi, pour résumer), leur cohésion devient un vrai sujet de préoccupation. Se méfier d’un bonheur préfabriqué et se souvenir que, non, nous ne sommes pas responsables des contraintes de plus en plus lourdes qui nous sont imposées, c’est peut-être retrouver le chemin du collectif qui, seul, pourra nous emmener vers des jours meilleurs.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

error

Vous aimez cet article ? Faites-le savoir !