Le jour se lève

Au printemps, comme beaucoup, j’ai tenu une sorte de « journal de bord » lors du confinement, parce que mettre des mots sur ce que nous vivons permet de mieux prendre la mesure de la réalité, organise le chaos dans nos têtes et surtout nous relie dans nos ressentis.

A l’automne, quand les mesures sanitaires sont devenues tellement illisibles, incompréhensibles, que nous avions tous le tournis, j’ai été tentée de recommencer. Mais je n’avais plus rien de lumineux à offrir, alors j’ai préféré ne pas vous en faire pâtir.

Seulement voilà : l’heure est grave. Et parce que je suis, par ma plume, témoin de mon temps, je reprends le flambeau. Il en faudra des millions, de flambeaux, pour éclaircir les ténèbres qui nous ensevelissent. Puisse ce texte, et d’autres, vous donner envie d’allumer le vôtre.

Nous sommes le 20 novembre 2020. Voici trois semaines que nous sommes « reconfinés ». Les guillemets s’imposent car hormis nos libertés, rien n’est verrouillé sur le plan purement sanitaire. Nous devons sortir avec notre attestation, n’avons pas le droit de rendre visite à nos amis, nos familles, ni de les recevoir. Le monde de la culture reste à genoux : pas de concerts, ni de théâtre, ni de cinéma. Les surfeurs doivent rester sur la plage et les champignons ne peuvent plus être cueillis. Mais nous allons tous travailler, les écoles (et collèges, et lycées) sont ouverts. Les étudiants sont de nouveau cloîtrés, comme les personnes âgées.

Les petits commerces ont été fermés. Les bars et restaurants ne pourront rouvrir qu’en février. Peut-être. Et parce qu’éditeurs et libraires s’insurgeaient de ce nouveau coup porté à leur chiffre d’affaire, les rayons livres des supermarchés ont été plastiqués. Et, dans la foulée, tout ce qui était jugé « non essentiel ». Comme les pinces à épiler, et les jouets. En revanche le matériel informatique et tout ce qui a trait au numérique reste fièrement exhibé, attend votre porte-monnaie.

Nous avions rêvé d’un « monde d’après ». Il est là. Mais très différent de ce que nous avions imaginé.

Il y a trois semaines, le président nous prédisait une apocalypse, justifiant la décision de nous priver de nos libertés. La litanie des chiffres et des graphiques continue de s’étirer : hors le covid, plus rien n’existe, ou presque. Ce weekend, on nous annonce que le pire a été évité. Tant mieux, mais on reste dubitatifs.

Dubitatifs parce que depuis neuf mois nous avons eu le temps de constater bien des choses. La mortalité n’a pas fait le bond redouté. On est toujours sur 0,5 % de décédés de ce satané virus. Comme au printemps. Les services de réanimation ont été engorgés, mais on a appris que c’était le cas chaque année. Sauf qu’avant cela ne faisait pas la Une de la presse, jour après jour. A peine un entrefilet.

Dans notre entourage, nous avons tous eu des « patients covid ». Des tas de « cas positifs ». Quelques-uns sont morts, d’autres ont été bien secoués, la plupart ont simplement été malmenés quelques jours. Tout ça pour ça. Des témoignages parlent de tests qui ne seraient pas fiables, de comorbidités jamais évoquées, et de chiffres trafiqués. La polémique bat son plein, entre partisans d’une sécurité (sanitaire) renforcée, et défenseurs des libertés. Une fois de plus, encore et toujours, le peuple est divisé. On sait que c’est la recette pour mieux régner.

Ce mois-ci, dans beaucoup de pays d’Europe, les gens ont été reconfinés, et des lois ont été votées. Elles vont toutes dans le même sens : port du masque obligatoire, partout et tout le temps ; diminution des libertés. Et partout en Europe des manifestations ont lieu, qui enflent de colère : les indépendants, les petits commerçants, les garants des droits de l’Homme et les partisans d’une Humanité retrouvée sont dans les rues, bravant le froid et la pluie pour retrouver le sel de la vie.

En France, c’est pire qu’ailleurs. Une loi « sécurité globale » vient d’être votée, de nuit, en catimini. 180 députés présents sur les 577 censés nous représenter. Nous seront désormais filmés par des drones, et nous n’aurons plus le droit de diffuser les images de violences policières, si les visages des malfaiteurs apparaissent. Impunité pour la police. On n’est plus très loin de la milice. Même l’ONU s’en inquiète, et la Défenseure des droits prêche dans le désert. Le gouvernement fait ce qu’il veut, se passe de l’accord du Parlement en refaisant voter une loi si celle-ci n’a pas obtenu, en première instance, l’aval attendu.

Comme pour bien marquer les esprits du nouveau visage – plus vraiment masqué – autoritaire, 33 journalistes ont été interpellés lors d’une manifestation contre cette loi de « sécurité globale ». Il leur faudra désormais demander l’autorisation en préfecture de faire leur travail pour couvrir les manifestations. Autrement dit, nous ne saurons que ce que l’on veut bien nous dire : tous ceux qui n’appartiendront pas à la meute des chiens de garde seront refoulés. Je me demande pourquoi les manifs restent autorisées : peut-être serait-ce avouer de manière trop explicite que la démocratie agonise.

Il y a eu ce documentaire, aussi : Hold Up. Les polémiques sur l’hydro chloroquine et les mensonges répétés du gouvernement s’y mêlent aux soupçons d’orchestration de toute cette chienlit par les 1% les plus riches, Bill Gates et le forum de Davos en tête. Toute la presse s’est déchaînée, d’une manière extraordinairement virulente, en hurlant au complotisme.

Le problème, c’est que dès qu’on dit quelque chose qui remet en cause les décisions prises ces derniers mois, on est taxé de complotisme. On ne dit plus opposant, détracteur, antagoniste, adversaire. On dit complotiste, ce qui décrédibilise aussitôt l’interlocuteur. On ne peut plus s’insurger contre les manipulations et les mensonges. Si on le fait, c’est qu’on pense de travers.

Cela fait déjà plusieurs années que j’observe, avec d’autres, l’habile usage du langage pour pulvériser dans l’œuf toute tentative de libre-arbitre. Nous sommes dans l’ère de la Communication. Peu importe ce que l’on dit, du moment qu’on le dit bien, c’est que c’est vrai. Et tous ceux qui prétendent le contraire sont des paranoïaques qui voient le mal partout. Comment un gouvernement et des multimilliardaires pourraient-ils songer à autre chose que le bien du petit peuple ? Que les gens s’appauvrissent, que le remède (des restrictions sanitaires) soit pire que le mal, que le nombre de suicides et de dépressions augmente sensiblement, que la Bourse s’envole et que Jeff Bezos gagne le salaire d’une vie en 6 secondes, que les enfants ne voient plus les visages et que les vieux crèvent seuls dans leur coin, tout ça ne peut pas être délibéré, c’est trop gros, c’est trop inconcevable, ça ne peut être que des fake news.

Je ne crédite pas le documentaire Hold Up d’une quelconque vérité. Chacun doit se faire son idée. Mais ce que je sais, c’est que si cette pandémie n’a pas été choisie, elle offre une belle occasion de mettre en place un autre modèle de société. Et pas forcément celui pour lequel la majorité d’entre nous aurait voté. J’ai mon opinion sur la question, que je ne développerai pas ici. Je ne souhaite pas heurter vos sensibilités. Je me contenterai de rappeler une chose : en 1921, quand le fascisme s’est installé en Italie, bientôt suivi en Allemagne par l’ascension des nazis, les choses n’étaient pas si différentes de ce qu’elles sont actuellement. A un détail près : les gens n’avaient pas l’espoir d’un changement dans deux ans, pour des élections dont on sait pourtant qu’elles sont quasiment jouées d’avance.

L’épouvantail de l’extrême droite a été brandi à maintes reprises. Mais cette même extrême droite ne trouve rien à redire aux mesures prises actuellement. Au contraire, elle applaudit. Cela devrait interroger. Mais non : tant qu’il ne montre pas ouvertement sa sympathie pour les repoussoirs désignés, le fascisme peut prospérer.

En plus ça tombe bien, on a eu plusieurs attentats : un prof a été décapité en région parisienne (Rip Samuel Paty), des chrétiens ont été tués dans une église à Nice. Les religieux islamistes radicaux, voilà un beau danger : facilement identifiable, croissant sur un beau terreau. La terreur inspirée par la violence du procédé (la décapitation) permet d’annihiler la pensée. Et même si, de fait, quelques fous de Dieu sont prêts à tout au nom de leur croyance, c’est oublier que d’autres fous d’un autre Dieu nous sacrifient allègrement chaque jour sans la moindre pitié. De manière nettement moins ostentatoire, mais tout aussi irrationnelle.

Les esprits censés qui savent lire entre les lignes, constatent chaque jour les violences les plus audacieuses perfidement cachées sous une forme légère. (Alexandre Pothey)

Alors maintenant qu’est-ce qu’on fait ? Tu le sais, plus rien ne sera comme avant. On ne retrouvera pas notre insouciance. Vaccin ou pas (pour un virus qui ne cesse de muter ?), les lois qui sont en train de passer auront définitivement défiguré le monde que l’on connaissait.

Tu peux choisir la colère, parce que la colère est légitime quand elle marque la frontière entre ce qui est supportable et ce qui est inadmissible.

Tu peux choisir la résignation, parce que, si tes forces te font défaut, tu as le droit de te réfugier dans l’espace clos qui te protège des fureurs du monde.

Tu peux choisir la peur, parce que c’est elle qui nous guide depuis longtemps, en forgeant sur son enclume le marteau qui nous écrase, en versant du sel sur nos plaies, en fermant nos cœurs à tout ce qui n’est pas elle. Le profond sillon qu’elle a tracé, tu le connais par cœur. Et marcher encore et toujours dans cette tranchée est le seul horizon qu’on t’ait laissé espérer.

Tu peux choisir le déni, parce que c’est tellement réconfortant de croire tout ce que l’on nous dit, de s’accrocher aux branches d’un arbre, même s’il est en train de tomber.

Tu peux choisir l’opprobre, en trouvant un quelconque bouc émissaire, sur lequel tu déverseras ta haine, parce que, malgré tout, ressentir de la haine c’est encore être vivant.

Tu peux choisir la mort (Paix à ton âme, monsieur Jacques), parce que tu as le droit d’être fatigué de tout ça, de ces luttes trop souvent vaines et d’espoirs trop souvent renouvelés pour avoir encore le moindre effet. Si ton âme est saturée de douleurs, d’incompréhensions et de rancœurs, tu as la liberté de la laisser s’envoler pour, peut-être, enfin trouver la paix.

Tu peux aussi choisir la joie. La joie minuscule, ténue, qui te chante que le soleil est toujours là, que ceux que tu aimes sont autour de toi, que dans tes mains coule la sève, que la musique en ton cœur étincelle, qu’il reste des fleurs, des oiseaux, des couleurs.

Regarde autour de toi : l’obscurité gronde, mais les flambeaux tiennent droit.

Belle âme, si tu as le sentiment que tout brûle et que rien ne va plus, lève-toi et va vers la chaleur de ceux qui te ressemblent, vers la clarté de ceux qui rassemblent, vers l’aurore d’une foule qui tremble. Car c’est ensemble que nous chanterons, danserons et combattrons, pour qu’un nouveau jour se lève.  

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